La Guerre des prix est le premier film en tant que réalisateur de l'acteur Anthony Dechaux. Il explique comment lui est venue l'idée d'aborder les négociations commerciales dans la filière laitière : "En tant que comédien, je fais régulièrement des interventions de théâtre en entreprise pour y jouer des saynètes et animer des débats avec les salariés. Un jour, je me suis retrouvé à participer au séminaire annuel des acheteurs d’une enseigne de grande distribution."
"J’ai encore mot pour mot la formule d’introduction du directeur : 'si on est réunis aujourd’hui dans cette salle, c’est pour savoir qui sont les requins et qui sont les requins-tueurs. Et nous, les requins, on n’en veut pas, ce qu’on cherche, ce sont les requins-tueurs'. Les interventions se sont enchainées tout au long de la journée dans la même veine. Je suis sorti en me demandant ce que pouvaient bien penser tous ces gens : est-ce qu’ils sont tous ok avec cette logique ?"
Dans un premier temps, Anthony Dechaux a fait un long travail de recherche à partir d’articles et de documentaires. Il a découvert un univers aussi effrayant que fascinant. En creusant, il s'est vite rendu compte que ce sujet était tabou, protégé par une forme d’omerta. Il se rappelle : "J’ai finalement réussi à m’entretenir avec quelques interlocuteurs et notamment un ancien acheteur qui se présente comme un repenti et qui m’a tout expliqué."
"Cela m’a beaucoup aidé pour comprendre l’univers des négociations. C’est comme ça, par exemple, que j’ai pu construire la mise en scène autour des « box de négociation », ces petites pièces closes, sans fenêtre. On a stylisé le lieu, presque à la façon d’une garde-à-vue, pour renforcer le côté anxiogène et cinématographique, mais dans la réalité, les négociations commerciales entre acheteurs et fournisseurs se font bel et bien dans ces pièces dédiées."
"J’ai également parlé avec quelques agriculteurs, notamment ceux qui essayent de contourner le système en se regroupant au sein d’un réseau pour avoir plus de poids. En fait, j’aime bien dire que mon film n’est pas un documentaire, certes, mais une fiction documentée."
Côté sources d'inspiration, Anthony Dechaux cite Petit paysan, pour la représentation du monde agricole et le côté thriller social. Et pour la thématique de la grande distribution, les films de Stéphane Brizé (La Loi du marché, En guerre, Un autre monde) : "Je suis très sensible à la façon dont il montre l’envers du décor du monde de l’entreprise, la réalité sociale des gens qui y travaillent, comment ça s’entrechoque avec un certain nombre de valeurs."
"Je me suis notamment inspiré de sa démarche quasi documentaire pour les scènes de négociations que je voulais extrêmement réalistes. Et puis il y a aussi le cinéma de James Gray. Sans être une référence directe, j’aime beaucoup sa manière de traiter les relations familiales. La question de la famille, de la transmission et de l’héritage des valeurs est omniprésente dans le monde agricole", raconte le metteur en scène, en poursuivant :
"Dans l’écriture du scénario, cela m’a aussi beaucoup aidé d’aller chercher du côté du drame familial pour nourrir les motivations d’Audrey, ses dilemmes, et les enjeux émotionnels de sa relation avec son frère."
La ferme dans le film se situe en Normandie, à Dampierre-en-Bray (Seine-Maritime). Anthony Dechaux cherchait une ferme laitière avec la bonne taille d’exploitation – autour de 70 vaches – qui ne soit ni misérabiliste, ni trop clinquante : "Je voulais aussi un lieu avec une histoire. On en a visité trois ou quatre, et puis on arrive dans cette ferme qu’on avait pré-repérée, et là, coup de cœur immédiat : les propriétaires, Mathilde et Mathias, un couple très moderne d’une trentaine d’années, nous accueillent avec leur jeune bébé, et je comprends très vite qu’ils sont l’incarnation vivante du personnage de l’éleveur dans mon film !"
"Hyper-engagés dans leur métier, ils font leur propre fromage, sans travailler avec la grande distribution… Une mise en abîme incroyable ! Le tournage sur la ferme a été très intense, ça n’a duré que deux semaines en janvier 2025, mais on y a partagé de très beaux moments."
Via le casting principal, Anthony Dechaux voulait montrer une image moderne de l’agriculture, avec des acteurs qui ne sont pas forcément attendus dans ces rôles, comme Ana Girardot. Il confie : "Elle a fait un travail minutieux sur le corps pour modifier sa posture, sa démarche et incarner le côté ancré de son personnage. Audrey est une jeune femme qui intériorise beaucoup. Elle n’exprime pas ouvertement tous les tiraillements auxquels elle fait face."
"Elle encaisse mais ses doutes restent contenus et on ne sait jamais vraiment ce qu’elle pense avant qu’elle craque à la toute fin. Ana est une actrice très fine et très précise. Elle a réussi à faire vivre les conflits intérieurs de son personnage avec beaucoup de justesse et de subtilité. De même, Julien Frison est un acteur qui a plutôt une image citadine dans ses précédents rôles. Il n’a pas forcément le profil attendu pour jouer un agriculteur, et il y apporte une grande sensibilité."
Anthony Dechaux avait initialement pensé à Julien Frison pour le rôle d’Axel, le commercial avec qui le personnage d’Ana Girardot entretient une liaison : "Et quand je lui ai fait lire le scénario, c’est lui qui m’a dit qu’il voulait jouer l’éleveur."
Olivier Gourmet est le seul acteur auquel Anthony Dechaux pensait dès l’écriture du scénario. Il a joué dans de nombreux thrillers qui se passent dans le monde de l’entreprise (Ceux qui travaillent, etc.) et dans un film autour du monde agricole (La Terre des hommes). Le réalisateur précise : "Olivier a une gueule, une présence et une aura qui dégagent tout de suite quelque chose, même quand il ne dit rien. C’est un acteur « physique », il y a un truc qui émane de lui, il fait passer beaucoup de choses avec ses regards."
"C’est ce qui me plaisait, je trouvais qu’il incarnait parfaitement ce rôle de baron taiseux un peu rustre et qu’il pouvait en même temps lui apporter quelque chose d’humain. C’était très important pour moi. Je ne voulais pas d’un personnage trop monolithique. Je savais qu’Olivier saurait lui apporter une profondeur et l’humaniser un peu. Et puis Olivier a grandi dans une ferme, donc il était très sensible au sujet. C’est la première chose qu’il m’a dite quand je l’ai rencontré : 'je suis obligé de faire ton film en tant que fils d’agriculteur !'"