Au cœur de la Venise du XVIIIe siècle, Vivaldi et moi pose un cadre clair, presque rigide, celui d’une institution fermée où la musique est à la fois une discipline et une condition d’existence. Cecilia, interprétée par Tecla Insolia, y évolue comme une jeune virtuose enfermée dans un système qui valorise son talent tout en limitant son horizon. Son quotidien est structuré par les règles de l’Ospedale della Pietà, un lieu où les orphelines sont formées à l’excellence musicale, mais privées de toute visibilité réelle. Ici, la musique élève autant qu’elle enferme.
L’arrivée d’Antonio Vivaldi, incarné par Michele Riondino, agit comme une rupture. Le compositeur n’est pas présenté comme une figure figée du génie, mais comme un homme traversé par ses propres failles, en quête de renouveau. Sa présence modifie l’équilibre établi, non par autorité brute, mais par une manière différente d’aborder la musique. Ce changement agit progressivement sur Cecilia, qui découvre dans cet échange une autre façon de ressentir, de jouer, mais surtout de se percevoir. Ce n’est plus apprendre la musique, c’est apprendre à exister.
Le récit ne se limite pas à cette relation. Il élargit son regard en mettant en lumière celles qui restent habituellement en marge du récit historique. Les musiciennes de la Pietà ne sont pas réduites à un rôle décoratif. Elles incarnent une force collective, un paradoxe permanent entre invisibilité sociale et reconnaissance artistique. Derrière des grilles, parfois masquées, elles jouent pour une élite qui admire leur talent sans jamais leur offrir une identité propre. Cette tension nourrit l’ensemble du film. Elles sont entendues, mais jamais vues.
La musique devient alors un langage à double lecture. Elle est à la fois un outil d’expression et un cadre imposé. Elle permet à ces jeunes femmes d’exister, mais elle les enferme aussi dans une fonction temporaire. Car une fois mariées, elles doivent abandonner cette pratique, laissant derrière elles des années d’apprentissage et d’excellence. Ce basculement donne une dimension plus dure au récit, révélant une société où le talent féminin reste conditionné par des attentes sociales strictes. Le talent a une date de fin imposée.
Le film insiste sur une idée simple, mais essentielle : la création n’est jamais solitaire. Vivaldi compose, mais il compose avec elles, à travers elles. Certaines figures, comme Anna Maria ou Chiara, apparaissent comme des sources d’inspiration majeures, capables d’influencer directement les œuvres du compositeur. La musique devient alors un dialogue, un échange constant entre un créateur et celles qui lui donnent matière. Le génie existe, mais il n’est jamais seul.
Sur le plan visuel, la reconstitution de Venise ne cherche pas la simple beauté. Les décors, les lumières, les costumes participent à construire un univers cohérent, presque étouffant par moments. Les intérieurs sombres contrastent avec les espaces plus ouverts liés aux représentations, renforçant cette impression de dualité entre enfermement et ouverture. La ville elle-même n’est pas idéalisée, elle conserve une part de mystère et de rigidité sociale. Venise brille, mais elle enferme.
Enfin, le film dépasse le cadre du biopic classique. Il interroge la place des femmes dans l’histoire de l’art, leur visibilité et leur droit à exister en dehors des figures masculines dominantes. Sans discours appuyé, il rappelle une réalité souvent oubliée : derrière les grandes œuvres, il existe des trajectoires effacées, des talents contenus, et parfois des vies contraintes au silence. Ici, la musique ne sert pas seulement à raconter une époque, elle devient le reflet d’une quête intime, celle d’exister pleinement. Derrière chaque chef-d’œuvre, des voix qu’on a fait taire.