Dans sa première partie, Histoires parallèles joue une carte étonnamment ludique. Asghar Farhadi s’amuse à suivre cette écrivaine en mal d’inspiration qui espionne ses voisins et se met à leur inventer une vie, construisant son roman à partir de ce qu’elle observe, tout en y intégrant des fragments de son propre vécu.
Puis, le film opère un glissement très malin : il nous place cette fois du côté des voisins. On découvre leur quotidien réel, souvent très éloigné de ce que l’écrivaine imaginait… mais pas toujours. Farhadi s’amuse justement de ces écarts, parfois flagrants, parfois troublants, et glisse des correspondances plus subtiles entre les deux récits.
À mesure que le film avance, le dispositif prend de l’ampleur et interroge de plus en plus frontalement le pouvoir de la fiction. Réalité et imaginaire finissent par s’entrechoquer, jusqu’à se contaminer. Ce qui relevait au départ d’un simple exercice d’écriture devient une réflexion plus vertigineuse : et si la fiction ne se contentait pas de raconter le réel, mais finissait par le modeler ? Le film glisse alors vers un véritable jeu de dupes, où chacun observe l’autre, interprète, projette, imagine… sans jamais être totalement sûr de ce qu’il voit.
Ce trouble est d’ailleurs renforcé par un parallèle assez évident mais efficace : celui entre l’écrivaine et les voisins bruiteurs, qui, eux aussi, fabriquent du récit… mais à partir de sons. Là où elle invente des vies à partir d’images, eux reconstruisent une réalité sonore pour donner du sens à des images. Deux manières de raconter, deux manières de transformer le réel, qui finissent par se répondre.
Mais à force d’étirer son dispositif, le film finit par en révéler les limites. Farhadi insiste, répète ses enjeux, et laisse parfois le spectateur à distance. Le récit perd alors progressivement en tension, s’étire, et certaines longueurs s’installent, avec par moments une forme d’ennui qui contraste avec la promesse initiale.
On retrouve pourtant tout ce qui fait le cinéma de Farhadi : son goût pour les zones grises, pour des personnages ambigus, constamment confrontés à leurs contradictions, et cette obsession pour les mensonges et les non-dits. Mais comme souvent lorsqu’il tourne hors de son pays, le film semble perdre en puissance. La portée critique apparaît plus diffuse, moins incisive, et le film laisse une impression globalement moins marquante.
Difficile, dès lors, de ne pas le comparer à ses grandes réussites comme Une séparation ou Le Client, qui trouvaient un équilibre plus fort entre complexité narrative et impact émotionnel.
Ici, Farhadi propose un film à tiroirs intrigant, parfois brillant dans ses idées, mais qui donne aussi le sentiment d’une complexité un peu artificielle, et parfois légèrement confuse, pour finalement livrer son film le moins maitrisé.
Découvrez mes autres critiques sur le site "critiques d'un passionné"