Il y a des films d’action qu’on admire, et d’autres qu’on accepte comme des machines absurdes dont l’énergie finit par l’emporter sur le bon sens. *Les ailes de l’enfer* appartient clairement à la deuxième catégorie. Sorti en 1997, réalisé par Simon West pour son premier long métrage, écrit par Scott Rosenberg et porté par un casting où se croisent Nicolas Cage, John Cusack, John Malkovich, Steve Buscemi et Ving Rhames, le film pose d’emblée un programme simple et furieux : prendre un concept de série B délirant — un avion de transfèrement de détenus transformé en champ de bataille — et le gonfler jusqu’aux dimensions d’un blockbuster de l’ère Bruckheimer.
Ce que j’aime, et ce qui me retient toujours malgré toutes mes résistances, c’est que le film ne fait jamais semblant d’être autre chose qu’un spectacle de surenchère. Il ne cherche ni le réalisme, ni la nuance, ni même la vraisemblance psychologique : il cherche l’impact, la posture, la réplique, l’entrée en scène, la gueule d’un acteur cadrée comme une affiche. De ce point de vue, c’est un objet presque chimiquement pur. Il y a dans cette mise en scène quelque chose de très publicitaire, très clip, très 90’s, qui donne aux explosions, aux contre-jours, aux ralentis et aux visages burinés une brillance presque artificielle, mais souvent grisante. On sent le savoir-faire de Simon West dans sa manière de vendre chaque moment comme un événement, et c’est précisément ce qui fait que le film reste regardable avec un vrai plaisir, même quand il devient parfaitement idiot.
Mais c’est aussi là que le film se bloque à mes yeux : il fonctionne mieux comme accumulation de “moments” que comme vrai récit. On se souvient des gueules, des postures, de l’agitation permanente, de la manière dont chaque personnage semble défini par un surnom, une démarche, une grimace ou une ligne de dialogue plus que par une réelle épaisseur. Le film adore ses monstres, adore ses archétypes, adore le contraste entre le héros droit comme une statue et la galerie de criminels baroques qui l’entoure. Sauf qu’à force de tout penser en silhouettes, il finit par transformer une partie de son univers en parc d’attractions viriliste. Il y a bien une efficacité immédiate dans cette écriture, mais elle a pour contrepartie une certaine pauvreté dramatique : tout est plus gros, plus bruyant, plus forcé que réellement tendu.
Nicolas Cage, justement, est à la fois l’atout maître et la limite centrale du film. Il a cette présence tellement singulière qu’il suffit qu’il apparaisse pour que le spectacle gagne en étrangeté. Son Cameron Poe n’est pas un héros classique : il a quelque chose d’invraisemblable, de raide, de presque mythologique dans sa manière d’être à la fois tendre, massif, mélancolique et profondément improbable. Par moments, cette composition fonctionne merveilleusement parce qu’elle donne au film une couleur que personne d’autre n’aurait pu lui offrir. À d’autres, elle le déséquilibre, comme si Cage jouait un mélodrame sentimental au milieu d’une fête foraine pyrotechnique. Cette dissonance est fascinante, mais elle empêche aussi le film d’atteindre une vraie cohérence de ton.
Autour de lui, le film est sans doute plus séduisant quand il accepte franchement sa dimension carnavalesque. John Malkovich comprend parfaitement qu’un tel projet exige moins un “grand méchant” réaliste qu’un cerveau reptilien récitant ses répliques comme un metteur en scène de sa propre folie. Steve Buscemi, lui, introduit une note bien plus trouble, presque inconfortable, qui ouvre fugitivement la porte à un autre film, plus pervers, plus ambigu, plus intéressant peut-être. John Cusack apporte de son côté une énergie plus sèche, plus ironique, qui sert de contrepoids utile à la grandiloquence ambiante. C’est souvent dans ces frictions d’acteurs que *Les ailes de l’enfer* trouve ce qu’il a de meilleur : non pas une émotion profonde, mais une saveur, une texture, une sensation de chaos très savamment distribuée.
Là où je décroche davantage, c’est dans la manière dont le film confond régulièrement intensité et saturation. Il veut tout le temps monter d’un cran, remettre du carburant dans la machine, faire plus fort que la scène précédente. Or cette logique d’escalade permanente use plus qu’elle n’exalte. À force de chercher l’hyperbole, le film finit par anesthésier une partie de son propre impact. Ce qui devrait être énorme devient routinier, ce qui devrait être tendu devient mécanique. Et puis il y a cette sentimentalité un peu pâteuse, ce besoin d’enrober la brutalité dans une imagerie affective et patriotique tellement appuyée qu’elle en devient presque naïve. Je comprends l’intention : donner un cœur à la ferraille, une innocence au vacarme. Mais je trouve que le mélange prend mal. Il ne produit pas une émotion franche ; il produit surtout une sorte de sérieux mal accordé à l’ironie du reste.
C’est sans doute pour cela que je n’arrive ni à mépriser le film, ni à l’embrasser complètement. Je vois très bien pourquoi il a marché en salles, pourquoi il a laissé une trace dans l’imaginaire des amateurs d’action, pourquoi il demeure un emblème de cette décennie où Hollywood croyait encore qu’un concept absurde, des stars bien choisies, une poignée de répliques et beaucoup de feu pouvaient suffire à fabriquer une soirée de cinéma. Il a d’ailleurs connu un vrai succès commercial et a même décroché deux nominations aux Oscars, tout en restant accueilli de façon mitigée par la critique, ce qui résume assez bien sa nature : un film trop outré pour être unanimement respecté, mais trop spectaculaire pour être oublié.
Au fond, *Les ailes de l’enfer* est un divertissement que je regarde avec un mélange de sourire et de réserve. J’y reconnais une forme de savoir-faire, un sens du casting, une vraie science de l’excès, quelques fulgurances de cinéma d’action et une personnalité bien plus marquée que celle de beaucoup de productions du même genre. Mais j’y vois aussi un film qui se repose trop souvent sur son propre culot, qui prend la boursouflure pour du panache et l’outrance pour du style. Ce n’est pas un ratage, loin de là. Ce n’est pas non plus, pour moi, l’un des sommets du grand spectacle américain des années 90. C’est un film dont je comprends très bien le statut culte, sans jamais réussir à partager tout à fait l’enthousiasme de ses adorateurs : un objet généreux, bruyant, drôle malgré lui par moments, sincèrement jouissif à d’autres, mais trop inégal, trop lourd et trop satisfait de ses propres effets pour me convaincre pleinement.