Comme Memories of Murder, Mother joue avec les codes du polar, mais les détourne pour en révéler la vacuité. La mère (Kim Hye-ja), remplaçant le détective traditionnel, s’improvise enquêtrice lorsque son fils, Do-joon, un jeune homme simple d’esprit, est accusé du meurtre d’une lycéenne. La caméra épouse le regard de cette femme, la suit dans les ruelles, les commissariats poussiéreux, les maisons délabrées où la vérité se cache sous les non-dits. Mais cette subjectivité est un piège : en nous attachant à sa quête, le film nous manipule, jusqu’à nous contraindre à voir ce que nous préférerions ignorer. L’investigation n’est ici qu’un leurre.
Là où le cinéma coréen idéalise souvent la figure maternelle comme le dernier rempart contre l’adversité, Bong Joon-ho en dévoile l’ombre. Cette mère aime jusqu’à l’excès, jusqu’à la suffocation. Son fils est son monde, sa chair, sa raison d’être. Mais ce dévouement vire à l’obsession, et plus elle lutte pour l’innocenter, plus elle s’enferme dans une spirale où protection et asphyxie se confondent.
Derrière son drame intime, Mother porte aussi la marque du cinéma social de Bong Joon-ho. La précarité de cette femme, contrainte d’exercer clandestinement comme guérisseuse, souligne la fragilité des classes populaires. Son fils, Do-joon, est un coupable idéal : un jeune homme intellectuellement limité, incapable de se défendre face à des autorités désintéressées de son sort. La police, inefficace et négligente, reflète un système où les faibles sont abandonnés à leur sort.
Dans cette société où l’argent et le statut dictent le cours de la justice, la mère n’a d’autre choix que de prendre en main son propre destin. Mais jusqu’où est-elle prête à aller ?
Le film s’ouvre sur un plan énigmatique : la mère danse seule dans un champ, une expression d’égarement flottant sur son visage. Ce geste, d’abord absurde, prend tout son sens à mesure que l’histoire avance.
Au-delà de son intrigue, Mother est un tour de force moral. Bong Joon-ho refuse les évidences, déconstruit les figures du bien et du mal, et nous force à nous confronter à nos propres contradictions. Jusqu’où peut-on aller par amour ? À quel moment la protection devient-elle une prison ?