La horde est un film qui avance les dents serrées, les poings levés, prêt à croquer dans le cinéma de genre avec l’avidité d’un mort-vivant affamé. Le problème, c’est qu’il ne mord jamais vraiment. Il griffe, il hurle, il s’agite – mais il ne dévore pas. Le film se place en marge du cinéma français traditionnel avec une ambition louable : celle de ramener les zombies dans nos cages d’escalier, de salir nos cages d’immeubles, et de charger l’écran d’une violence presque jubilatoire. Malheureusement, cette audace s’effondre sous son propre poids, comme un immeuble mal bâti dans lequel les fondations n’ont pas tenu.
L’ouverture, tendue, presque dramatique, laissait espérer un récit viscéral et nerveux. Des policiers qui cherchent vengeance, une confrontation avec un gang, et soudain une apocalypse : l’alliance forcée entre truands et forces de l’ordre dans un huis clos vertical avait de quoi séduire. Mais très vite, cette promesse se dilue dans un enchaînement de scènes d’action sans relief, où la tension dramatique cède la place à la répétition. Le cadre – un immeuble sinistre – aurait pu devenir un personnage à part entière, un enfer de béton oppressant. Il reste une simple boîte de nuit éteinte, parcourue de cris et de coups de feu.
Ce qui frappe – ou plutôt déçoit – en premier lieu, c’est l’absence totale de subtilité dans l’écriture. Les dialogues oscillent entre l'injure gratuite et la punchline ratée, sans jamais atteindre le niveau de tension émotionnelle ou d’humour noir qui aurait pu sauver l’ensemble. On ne parle pas ici de réalisme cru, mais de caricatures criardes qui empêchent toute implication. Certains personnages sont là pour mourir, d’autres pour gueuler, quelques-uns pour cabotiner. Aucun n’est là pour exister. Seul le vétéran campé par Yves Pignot tire son épingle du jeu, grâce à un second degré salutaire. Le reste du casting semble pris dans un jeu de rôles sans direction, entre surjeu et abattement.
C’est sans doute là que le film espérait briller : dans l’action. Mais ce feu d’artifice ne produit que de la fumée. La mise en scène, influencée jusqu’à l’obsession par le jeu vidéo, oublie qu’un combat n’est pas juste une chorégraphie de coups – c’est une mise en danger, un enjeu. Ici, chaque fusillade est bruyante mais creuse, chaque scène de mêlée tourne en boucle. On tire, on frappe, on crie, mais l’intensité ne monte jamais. Pire, elle devient vite prévisible. L’adrénaline retombe avant même d’avoir vraiment monté.
Ce qui pourrait être lu comme des hommages tourne souvent à la copie maladroite. Les références à Carpenter, Romero ou au cinéma d’exploitation sont claires – trop claires. On devine chaque clin d’œil avant qu’il ne se produise. Plutôt que de construire une voix propre, La horde accumule les citations, comme un adolescent qui refait les scènes de ses films préférés dans sa chambre. Ce n’est pas désagréable, mais ce n’est jamais surprenant. Et surtout, ça ne raconte rien.
Il serait injuste de nier au film une certaine énergie. Le grain de l’image, la direction artistique brutale, la volonté de donner une voix au cinéma de genre français sont là. Mais cette force brute n’est jamais canalisée. Le montage, nerveux jusqu’à l’étourdissement, semble fuir le silence. L’image, parfois inspirée, est trahie par une surenchère de plans tremblants et un éclairage criard. Le chaos n’est pas ici une esthétique maîtrisée – c’est un aveu d’impuissance à créer une atmosphère.
Même le cœur du film – ses zombies – semble vidé de substance. Ni effrayants, ni symboliques, ils errent à l’écran comme de simples obstacles mécaniques. Là où La Nuit des morts-vivants parlait d’Amérique, là où 28 jours plus tard parlait de société et de peur du vide, La horde ne parle de rien. Les morts sont là, c’est tout. L’apocalypse n’est pas une métaphore, ni une crise, ni une malédiction – c’est un décor.
La horde est un cri de passion, mais un cri brouillé. Un film sincère, mais empêtré dans ses limites. Il veut boxer dans la catégorie des grands, mais frappe à côté. Il ne manque pas d’envie, ni d’énergie, ni même de bonnes intentions – il manque de maîtrise, de précision, de souffle narratif. Il ne fait pas honte, mais il ne fait pas peur non plus. On le regarde comme on regarde un feu d’artifice sous la pluie : ça pétarade, mais ça ne décolle pas.