On a longtemps parlé des Chiens de paille comme d’un film sur la violence. C’est faux, ou insuffisant. Peckinpah ne filme pas la violence : il filme l’instant précis où un homme cesse de croire qu’il peut rester en dehors. Le film ne dit pas que la violence est inévitable. Il montre qu’elle est déjà là, socialement distribuée, prête à changer de mains. David Sumner arrive en Cornouailles avec l’arrogance douce des pacifistes abstraits. Il ne provoque pas, pense-t-il. Il ne participe pas. Il observe. Erreur fondamentale. Le film travaille ce malentendu avec une cruauté méthodique. Chaque regard apparemment neutre, chaque retrait poli, est perçu comme une insulte. Peckinpah ne cherche pas l’ambiguïté morale : il l’organise, il la fait fermenter. Ce qui rend Les Chiens de paille encore insupportable aujourd’hui, c’est son refus de toute pédagogie. Le film ne tranche pas, ne corrige pas, ne rassure pas. Il enferme le spectateur dans une situation où aucune position n’est propre. On peut condamner la violence finale, bien sûr. Mais Peckinpah prend soin de détruire toutes les issues morales avant d’y arriver. Le pacifisme intellectuel de David est vidé de sa superbe, non par argument, mais par pression. La mise en scène est sèche, presque sadique dans sa précision. Les cadres se referment, les corps sont toujours mal placés, les espaces domestiques deviennent des pièges. La maison, supposée refuge, est déjà un champ de bataille avant même le siège. Rien n’est défendu ici : ni le foyer, ni la communauté, ni l’homme civilisé. Le film a souvent été accusé de complaisance, notamment dans sa manière de filmer les humiliations et la sexualité. Ce malaise est réel. Mais il fait partie intégrante du projet : Les Chiens de paille ne cherche pas à être juste. Il cherche à être exact dans sa brutalité. Peckinpah ne moralise pas la violence ; il la retire à toute justification héroïque. Ce n’est pas un film confortable, ni même “important” au sens noble. C’est un film qui griffe. Qui oblige à regarder la part de brutalité contenue dans la posture de retrait elle-même. Un film qui dit, sans élégance : on ne sort jamais indemne du refus de choisir. Grand film inconfortable. Toujours dangereux. Toujours vivant.
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