Tout comme avec "Les Garçons de la bande",
William Friedkin traite ouvertement du milieu gay mais ici dans un contexte plus dramatique puisqu'il s'agit d'un thriller suivant un tueur agissant donc principalement dans les boites gays. Un policier va alors devoir se faire passer pour un gay "cuir moustache" afin d'attirer le tueur. Sorti en 1980, l’homosexualité y est toujours bien évidemment fortement stigmatisée et même si le film ne représente qu'une catégorie de toute la communauté LGBT, c'est une représentation qui n'a pas tant vieillie. Alors évidemment, faire exactement le même film aujourd'hui paraitrait désuet mais à la fin des années 70, certains bars gays à thème ressemblaient bel et bien à cela. Et c'est très courageux de la part du réalisateur de montrer la communauté gay masculine de manière aussi frontale. Je veux dire, outre la mise en scène très soignée et maitrisée, nous avons tout de même des scènes de nus, des scènes d'amour (souvent hors-champ mais fortement suggérées, comme cette scène du fist dans la boite), des baisers bien en face de la caméra et le film s'ouvre sur les policiers peu scrupuleux violentant sexuellement des hommes transsexuels ou travestis. Il en est de même pour l'acteur principal, Al Pacino, qui incarne à merveille un personnage très ambigu, ce qui fait d'ailleurs toute la force du film. Au départ très timide, se demandant à quoi servent les foulards de couleur, ne voulant pas continuer la soirée avec un mec quitte à paralyser l'enquête, retournant tous les soirs faire l'amour plutôt violemment à sa copine comme pour se réapproprier une virilité menacée quelques heures plus tôt, il se fond peu à peu dans le décor, jusqu'à cette fameuse fin énigmatique. Le film entretient d'ailleurs continuellement cette aura mystérieuse, notamment avec des scènes qui pourraient être incohérentes avec le reste mais sont en réalité réfléchies (je pense au foulard jaune, le personnage savait très bien à quoi il servait alors pourquoi il le portait ?) ou le fait que le tueur semble continuellement changer de forme suivant les scènes (ou alors, peut-être est-ce juste une impression personnelle). Ce sont des effets qui sont évidemment voulus pour perdre le spectateur aussi bien que le héros est perdu dans cet univers qui lui semble si lointain (et pourtant accessible).
"Cruising" est donc un film passionnant, tant au niveau de son scénario que de ses sous-textes.