Il arrive que certains films s’érigent, non pas en chefs-d’œuvre mais en falaises. Winter Sleep n’a pas besoin d'effets de style pour faire masse, pour créer ce genre de vertige.
Depuis Uzak, depuis Les Climats, depuis Il était une fois en Anatolie, Nuri Bilge Ceylan a toujours filmé les hommes en faux mouvement, retenus dans leur propre gravité. Mais Winter Sleep pousse cette logique jusqu’à l’asphyxie : le film s’installe dans le confort douillet de ceux qui pensent, dans le velours de ceux qui croient parler juste parce qu’ils parlent beaucoup.
C’est peut-être le plus "inconfortablement bourgeois" des films de Ceylan et donc son plus impitoyable. Il ne nous montre pas la misère mais le regard qu’on pose sur elle. Il ne s’attarde pas sur les douleurs sociales, mais sur la manière dont elles sont esthétisées, digérées, neutralisées par ceux qui les observent de loin.
La Cappadoce, majestueuse et close, n’est pas un simple décor : c’est une mentalité. L’espace y est creusé comme une conscience, tout en galeries, en cavités, en replis. L’hôtel troglodyte d’Aydin est plus qu'une habitation, c’est un sanctuaire mental, une forteresse qui ressemble à une tour d’ivoire minérale.
Aydin, c’est ce personnage comme le cinéma de Ceylan sait les étirer : un homme muré dans ses mots, qui croit encore incarner un idéal de raison. Ancien acteur, devenu propriétaire, éditorialiste local, il rédige. Sa domination ne passe par la phrase.
Et c’est ici que Winter Sleep trouve sa forme la plus vertigineuse : celle d’un théâtre sans scène, où la parole ne libère rien mais assèche tout. Les dialogues ou plutôt les assauts rhétoriques sont longs, brillants, labyrinthiques. Mais leur brillance est glacée. Pas un échange, seulement des parades. Aydin parle comme on érige une muraille : derrière son ironie cultivée, il y a le refus d’être touché. Les mots deviennent autant de pierres entre les êtres.
Trois longues séquences cristallisent ce théâtre en huis clos : avec la sœur, avec la jeune épouse, avec le villageois humilié. Trois scènes, trois miroirs d’un même narcissisme intellectuel, d’un même refus de perdre la face, même face à l’échec de toute relation humaine.
La tragédie est empêchée, parce que l’intellectuel moderne ne croit plus aux drames. Il croit aux compromis, à la modulation, à la gestion de sa propre image. Il croit surtout qu’en écrivant, il agit. Et ce faisant, il enterre tout.
La neige, qui recouvre les paysages, ne purifie pas. Elle ensevelit. Elle fige. Elle devient cette métaphore insistante d’un hiver moral : un gel des émotions, une torpeur des engagements. Le "sommeil d’hiver" n’est pas celui d’un repos, mais celui d’un anesthésiant.
Winter Sleep est un film sur ce qui ne change pas. Sur cette inertie de classe, d’esprit, de cœur. Aydin n’est pas un salaud. Il est pire : un homme bon, qui ne voit pas que sa bonté même est une manière de dominer. Il est cet intellectuel moderne dont la lucidité n’engendre ni action ni abandon seulement un confort triste.
C’est cela que filme Ceylan. Le confort triste. Le beau mensonge. La grande illusion de ceux qui se croient profonds parce qu’ils doutent mais qui doutent toujours trop tard, toujours après coup, toujours une fois le mal fait. Et cette neige, encore, cette neige si belle, si blanche, si complice. Elle recouvre tout, y compris les fautes, y compris les silences. Elle fait du monde une page blanche, mais une page déjà griffonnée, déjà usée.
En fin de compte, Winter Sleep est une œuvre qui éclaire, c’est une œuvre qui rend plus opaque. Plus trouble. Plus seul. Un film qui n’accuse pas. Qui regarde. Longtemps. Jusqu’à ce que nous n’ayons plus rien à dire. Rien d’autre à faire que de contempler notre propre confort, nos belles civilités.