Ce que propose Laurence Anyways, bien au-delà de son sujet (une transition de genre dans le Montréal des années 90), c’est un mélodrame déchiré entre la fulgurance d’un amour et la nécessité irrépressible d’être enfin soi. C’est dans cette contradiction que s’inscrit la plus grande réussite du film : celle de filmer l’impossible coïncidence entre les corps, les désirs et les mots.
Il ne s’agit pas, chez Dolan, de raconter une transition comme on raconterait une victoire. Ce qu’il donne à voir, c’est l’asymétrie des transformations, l’inadéquation tragique entre deux devenirs. Laurence ne veut pas seulement changer de genre : elle veut que l’amour survive à ce changement, que Fred, sa compagne, la suive et la reconnaisse, dans un désir inchangé.
Le cœur du film, c’est cela : vouloir être aimée comme on est devenu(e), par celle qui nous a aimé comme on était. Une demande déraisonnable, irréalisable ? En attendant, chaque scène rejoue ce paradoxe : aimer sans pouvoir rejoindre l’autre. Fred se retire progressivement, non par rejet, mais par épuisement. Dolan filme l’amour comme une langue étrangère dont les locuteurs perdent peu à peu la grammaire.
On a souvent reproché à Dolan son maniérisme, sa surcharge, son goût du clip. Mais dans Laurence Anyways, cette profusion trouve une nécessité : elle épouse le débordement des corps, des émotions, des vies en train de s’inventer contre la norme.
C’est une mise en scène du trop-plein : d’amour, de douleur, de beauté, de colère. Comme si Dolan voulait faire tenir dans chaque plan la totalité d’un monde qui ne tient plus dans les formes assignées. Le cinéma, chez lui, devient lyrique parce qu’il refuse le naturalisme comme seule voie du réel. Il faut styliser, non pour embellir, mais pour rendre audible.
Le film embrasse près de dix années, mais refuse la linéarité. Les ellipses sont brutales et les repères temporels volontairement flous. Cette fragmentation narrative n’est pas un effet, mais une expression : celle d’une temporalité disloquée, où le temps ne répare pas mais creuse.
Il serait réducteur de voir dans Laurence Anyways un simple plaidoyer. Dolan ne fait pas un film militant, il fait un film incarné. Le corps de Laurence est filmé comme une frontière en mouvement, entre regard social et vérité intime. Le politique n’est pas dans les slogans, mais dans l’ordinaire : dans les silences gênés des collègues, les insultes en creux, les gestes et les regards qui se figent. C’est précisément parce que le film ne didactise jamais qu’il émeut profondément.
Laurence Anyways est sans doute le film le plus dense, le plus ambitieux de Xavier Dolan. Il condense les obsessions qui irrigueront toute sa filmographie : la puissance des mères (Mommy), le lyrisme des affects (Juste la fin du monde), l’enfermement dans le langage (Matthias et Maxime), la violence de ne pas être aimé pour ce que l’on est devenu. Mais c’est aussi son film le plus vulnérable, où l’équilibre entre forme et fond tient sur un fil. Tout pourrait s’écrouler à chaque instant et c’est ce risque permanent qui en fait une œuvre précieuse.