Hijacking de Tobias Lindholm est un film qui se refuse aux effets faciles. À rebours des récits spectaculaires sur la piraterie, il propose une immersion méthodique, presque clinique, dans les coulisses d’un drame en mer. Ce n’est ni un thriller classique, ni un film d’action ; c’est un huis clos psychologique étendu sur deux continents, entre tension feutrée et froid réalisme. Et c’est justement cette approche rigoureuse – fascinante à bien des égards – qui fait toute sa singularité, mais aussi ses limites.
Le film s’ouvre sur une situation de crise : le cargo MV Rozen est capturé par des pirates somaliens.
On pourrait s’attendre à une escalade dramatique,
mais Lindholm prend un autre chemin. Il décale le cœur du récit vers les négociations, en mettant en parallèle deux univers : la chaleur moite, imprévisible, des cales du bateau, et la froideur calculée des salles de réunion danoises.
Ce dédoublement structurel donne au film une richesse formelle, presque conceptuelle : il ne s'agit pas de savoir ce qui va arriver, mais comment chacun va le vivre.
Pilou Asbæk, dans le rôle de Mikkel, est bouleversant de sincérité. Son jeu repose sur l’épuisement, le regard hagard, la peur qui s’installe sans cris.
Face à lui, Søren Malling campe un PDG danois glacé, qui croit pouvoir résoudre une crise humaine avec les mêmes outils qu’un dossier de fusion-acquisition.
Ce contraste saisissant entre émotions étouffées et froide rationalité donne au film un relief singulier, mais aussi un rythme volontairement lent, parfois trop.
Car si Hijacking brille par sa sobriété et sa précision, il souffre aussi d’une forme de sécheresse émotionnelle. L’extrême retenue finit par engendrer une certaine distance : on admire l’intelligence de la mise en scène, la rigueur de l’écriture, mais il manque par moments ce souffle, cette montée en puissance dramatique qui transformerait la tension en vertige. Ce n’est pas que l’émotion est absente – elle est bien là, surtout dans les détails – mais elle semble toujours sur le point de jaillir sans jamais pleinement le faire.
Certains personnages secondaires, notamment parmi les pirates ou l’équipage, manquent aussi d’épaisseur. Leur présence est fonctionnelle, au service du dispositif central, mais on aurait aimé percevoir davantage leurs contradictions, leurs failles, leur part d’humanité.
Cela dit, il serait injuste de minimiser les qualités de Hijacking. Sa mise en scène est d’une grande rigueur, la photographie réaliste et granuleuse renforce l’immersion, et le refus obstiné du spectaculaire témoigne d’une vraie exigence artistique. Lindholm évite les pièges du pathos et construit un récit solide, tendu, cohérent. C’est un film qui mérite d’être vu, ne serait-ce que
pour sa capacité à capter la lenteur brutale d’une crise où tout le monde perd, à des degrés différents.
En somme, Hijacking est une œuvre solide, réfléchie, tendue – mais pas renversante. On y reconnaît la patte d’un réalisateur talentueux, porté par des comédiens d’exception, et une volonté claire de s’éloigner des codes hollywoodiens. C’est un film qui marque l’esprit, même s’il ne secoue pas toujours les tripes. Une expérience sobrement marquante, qui frappe par sa lucidité plus que par son intensité brute.