En 2014, Ryan Reynolds traînait encore le boulet de Green Lantern et de ., deux naufrages suffisamment retentissants pour qu'on commence sérieusement à se demander si le type resterait à jamais cantonné aux seconds rôles de beau gosse un peu fade. C'est deux ans avant que Deadpool ne vienne tout réparer d'un coup de fusil à pompe, qu'il tourne The Voices, petit film à onze millions de dollars réalisé par Marjane Satrapi — oui, la dessinatrice de Persepolis, reconvertie sans prévenir personne dans la comédie noire sur la santé mentale, ce qui à l'époque devait ressembler à peu près autant à une évidence que de confier Barbie à Malick. Le film suit Jerry, ouvrier dans une usine de baignoires, schizophrène non traité qui entend son chat et son chien lui parler — l'un le poussant gentiment vers la bonté, l'autre le poussant, avec un enthousiasme carrément sociopathe, vers le meurtre.
Il faut d'abord mentionner ce que le film refuse obstinément de faire : jamais Satrapi ne signale par un artifice de montage que la réalité qu'on regarde est faussée. La bascule survient dans la seconde moitié, quand Jerry avale enfin les cachets que sa psychiatre (Jacki Weaver, criminellement sous-employée mais présente) lui répète de prendre depuis le début, et découvre son appartement dans sa vraie couleur — crasseux, déprimant, jonché des preuves de ce qu'il a fait plutôt que décoré dans les teintes pastel qu'il s'imaginait. Cette unique scène rétroactive tout ce qu'on vient de voir en indice à relire plutôt qu'en simple exposition.
Cette manipulation perceptive trouve aussi son terrain d'expérimentation dans l'usine de baignoires où travaille Jerry, univers délibérément terne sur lequel on a plaqué un rose criard (uniformes, logos, banderoles de fête de bureau) avec la subtilité d'un comité RH qui aurait lu un seul livre sur le bien-être au travail et décidé d'en faire une religion. Ce choix chromatique, aussi voyant qu'un gilet fluo dans un enterrement, documente une gaieté institutionnelle imposée d'en haut qui recouvre, sans jamais l'apaiser d'un millimètre, la détresse psychique du personnage. Ce rose l'oblige simplement à performer le bonheur devant les caisses en carton, ce qui installe dès les dix premières minutes, l'écart, potentiellement fatal, entre ce qu'on affiche socialement et ce qu'on éprouve réellement derrière le sourire de circonstance.
Quant au doublage : Reynolds prête sa propre voix à son chat et à son chien, ce qui relève d'une logique tenue — si Jerry entend ses animaux parler, ils ne peuvent parler qu'avec les voix qu'il leur invente lui-même, comme n'importe qui qui aurait un jour prêté des dialogues à son chien en lui demandant s'il a bien fait ses besoins dehors, sauf que Jerry, lui, n'a manifestement jamais arrêté cette conversation. Le chat, cynique jusqu'à l'os et manifestement ravi de pousser son propriétaire vers le pire, et le chien, loyal au point d'en être touchant dans sa naïveté, sont les deux polarités d'une même conscience qui négocie avec elle-même, sans qu'aucune des deux voix ne l'emporte jamais définitivement, puisqu'elles appartiennent toutes deux au même homme condamné à les entendre en alternance.
Ce qui rend cette mécanique aussi efficace qu'inconfortable, c'est justement la performance de Reynolds, dont on reconnaît immédiatement le registre de charme habituel de la star sans jamais pouvoir s'y fier, puisqu'il sert désormais un homme dont on ne sait jamais s'il faut le plaindre, l'aimer ou fuir en courant. C'est un tueur en série qu'on a envie de voir réussir sa vie amoureuse, ce qui, écrit noir sur blanc, devrait paraître absurde et fonctionne pourtant à chaque scène. Le film construit Jerry comme un homme sincèrement désireux de bien faire, dont les intentions restent authentiques jusque dans l'horreur de ses actes. Le spectateur se surprend à espérer que ça s'arrange pour lui, avant de se rappeler, la seconde d'après, ce qu'il vient précisément de faire subir à une tête qui continue de discuter depuis un réfrigérateur.
Cette tête, celle de Fiona (Gemma Arterton) — et bientôt celle de deux autres — constitue l'épreuve de vérité du dispositif comique du film. Soit l'image bascule dans le grand-guignol pur et perd toute prise sur l'empathie du spectateur, soit elle installe une complicité malsaine où le rire et l'effroi cohabitent sans jamais s'annuler l'un l'autre. Satrapi réussit ce pari précis en refusant de jouer la scène pour son potentiel gore — elle la joue pour la solitude touchante et absurde d'un homme qui préfère, très concrètement, un compagnon décapité et bavard à l'absence totale de lien social, ce qui recentre une fois de plus le film sur son vrai sujet : la solitude comme moteur de rationalisations de plus en plus macabres, jusqu'à ce qu'une tête dans un frigo commence à ressembler, du point de vue de Jerry, à une solution raisonnable.
Il faut cependant reconnaître, malgré l'affection sincère que ce texte porte au film, ce qui l'empêche d'être tout à fait irréprochable. Le flashback tardif sur l'hérédité maternelle de la folie de Jerry casse net la logique de tout ce que le film avait patiemment construit par la seule alchimie de la performance et de la mise en scène : en cherchant ainsi à l'expliquer, il affaiblit précisément ce qui faisait sa force, cette idée qu'un homme parfaitement ordinaire puisse déraper aussi loin sans qu'on puisse jamais pointer du doigt une cause unique et rassurante. Le troisième acte souffre du même syndrome de la solution de facilité, cette même réticence formelle privant le film d'une conclusion à la hauteur de l'audace insolente de son premier acte — dommage, mais pas rédhibitoire, tant l'ensemble tient déjà sur la seule force de son installation. S'y ajoutent quelques scènes presque cartoonesques, dignes d'un générique d'ouverture plus que du reste du récit, dont l'absurdité trop appuyée détonne et vient contredire, par excès, la justesse que le film avait pourtant su tenir ailleurs.
Il y a quelque chose d'unique à retrouver, dix ans plus tard, le nom d'un film qu'on avait vu avant même de savoir qu'on deviendrait cinéphile — et c'est exactement ce qui m'est arrivé ici : une première vision, avant que ma passion pour le cinéma n'ait seulement commencé à se dessiner, puis une décennie d'oubli du titre, jusqu'à ce qu'une rétrospective consacrée à Marjane Satrapi me le remette enfin sous les yeux et me permette de reconnecter un nom à des images qui n'avaient jamais vraiment cessé de me hanter. C'est un jalon personnel que je remets enfin à sa juste place dans ma propre histoire de spectateur, et je l'aime sans réserve, avec toute la tendresse qu'on réserve aux œuvres qui, sans qu'on le sache encore, ont discrètement planté les toutes premières graines d'une passion qui allait devenir la mienne.