Sous le chant des cigales et la lumière qui écrase tout dort une faute que rien, jamais, ne pourra laver. Manon des Sources, c'est la vengeance qu'on attendait depuis la fin déchirante du premier film, sauf qu'ici la chronique provençale bascule en tragédie grecque. Quand Manon bouche la source à son tour, le frisson de justice ne dure qu'une seconde : en frappant les coupables, elle condamne aussi les innocents. Car l'eau n'a jamais été un simple décor. Elle est la vie, la convoitise, l'arme, et surtout le révélateur de ce que chacun cache. Le vrai moteur du drame, d'ailleurs, c'est le silence : ce village complice qui a fermé les yeux, et qui retourne sa veste dès que la source se tait.
Visuellement, c'est sublime. La photo de Bruno Nuytten scintille, les pierres sèches et les mas semblent garder leurs secrets. La mise en scène de Berri reste sage, parfois trop, et oui, il y a des longueurs, une vengeance qui traîne. Mais on pardonne, parce qu'il a compris Pagnol au point d'effacer sa propre main. Restent les acteurs, immenses, et avec eux le vrai tour de force du film : nous faire prendre en pitié ceux qu'on voulait détester. Yves Montand glisse du manipulateur cynique au pauvre pantin du destin, vieillissant à vue d'œil. Daniel Auteuil, en Ugolin, est bourreau et victime de lui-même, ridicule et bouleversant, dévoré par un amour qu'il ne sait dire qu'avec maladresse. Émmanuelle Béart avec un regard qui illumine et sa douleur visble. La scène où Ugolin hurle son amour aux collines, à une Manon qui ne veut rien entendre, est de celles qu'on n'oublie pas. Mais c'est le dernier quart d'heure qui dévaste : une vérité qui éclate au crépuscule de la vie du Papet, une simple lettre perdue, et le bourreau qui découvre une vérité glaçante. On en ressort lesté d'un « si seulement » qui ne nous lâche plus, parce que la vengeance la plus cruelle, c'est celle que le destin garde pour la fin.