Qui est le film ?
Ouija: Origin of Evil n’aurait jamais pû être un bon film. Préquelle opportuniste d’un Ouija (2014) déjà insipide, produit par la filiale horreur de Hasbro pour vendre une planche de bois déguisée en portail vers l’au-delà, le film sentait le cynisme industriel à plein nez. Mais quelque chose a malgré tout déraillé ou plutôt, quelque chose s’est infiltré. Mike Flanagan, alors jeune cinéaste remarqué pour Absentia et Oculus, transforme cette commande en une œuvre presque personnelle, hantée au sens littéral et figuré.
Nous sommes en 1967, dans une banlieue américaine standardisée. Une mère veuve et ses deux filles organisent de fausses séances de spiritisme pour survivre. Quand la plus jeune commence à parler avec les morts pour de bon, l’imposture dérape. Ce que promet le film ? Une possession classique.
Que cherche-t-il à dire ?
Derrière ses apparats de film d’horreur à l’ancienne, Ouija: Origin of Evil porte un double mouvement : interroger ce que signifie croire, et mettre à nu la nature du faux comme seule façon d’accéder au vrai. Le cinéma, comme la voyance, est affaire de trucages. Mais qu’arrive-t-il lorsque le simulacre devient chair ? Lorsque les morts répondent vraiment ? Le film ne cherche pas tant à nous faire peur qu’à nous faire douter : non pas de l’existence des fantômes, mais de notre capacité à les accueillir, à les reconnaître.
La tension principale du film ne réside pas dans l’opposition entre Bien et Mal, mais dans une fissure plus intime : celle qui sépare la réalité d’un deuil insoutenable et la fiction protectrice qu’une famille se construit pour ne pas sombrer. Ce n’est pas un démon qui envahit la maison, mais l’impossibilité de faire face à l’absence.
Par quels moyens ?
Dès l’ouverture, Flanagan filme une fausse séance de contact avec les morts orchestrée avec soin par la mère et ses filles : ombres chinoises, ventilateurs, fils de nylon. La caméra ne cache rien, suit les manipulations avec une forme de tendresse. Ce n’est pas la supercherie qui compte, mais le geste de consolation. Cette scène pose tout le projet esthétique : dévoiler les mécanismes tout en nous interrogeant sur notre besoin d’y croire.
Cependant, là où Flanagan pourrait jouer sur la croyance du spectateur, il préfère tout nous expliquer, nous prendre par la main et désactive du même coup toute puissance d’ambiguïté.
Plus tard, un plan cherche à faire date : celui où Doris, possédée, ouvre la bouche et laisse tomber, lentement, un fil noir de paroles démoniaques. Mais le moment, au lieu de susciter l'effroi, semble plaqué, arraché à un best-of du genre. Le corps de l’actrice n’est pas mis en scène, mais utilisé : elle devient pur effet, pur cliché. Et ce n’est pas un effet réussi, juste attendu.
L’un des grands choix de mise en scène tient dans la manière dont l’étrange s’immisce doucement dans le familier. Pas de jump scare tonitruant, mais des dérèglements progressifs : le surnaturel devient une excroissance du quotidien.
Flanagan mime les codes esthétiques, pour souligner le cadre temporel des années 60. Mais à force de chercher la nostalgie, le film finit par paraître fardé, trop conscient de son style. On n’est jamais vraiment dans le passé, mais dans une version muséifiée du passé. Il en résulte un sentiment d’artificialité permanente.
Enfin, lors de la scène de possession centrale, où la mère découvre enfin la vérité, le montage cherche le crescendo émotionnel : coupe rapide, travelling arrière, musique qui s’élève. Mais le spectateur reste à distance. La scène ne fonctionne pas, car la progression dramatique ne repose sur aucun basculement interne. On ne voit qu’une mécanique de genre qui s’emballe.
Où me situer ?
Je regarde ce film avec une forme de fatigue critique. Il aurait pu être médiocre, paresseux, interchangeable. Il choisit au contraire la voie étroite d’un cinéma de la suggestion, du détail, de la blessure intime. Ce que j’admire, c’est la manière dont Flanagan s’empare d’un moule commercial sans jamais le mépriser : il joue le jeu, tout en creusant un sillon intérieur.
Je vois aussi ses limites : un crescendo un peu attendu, des personnages secondaires sous-écrits, un symbolisme parfois surligné et une verbalisation trop importante. Mais ces failles ne font pas s’effondrer l’ensemble, parce qu’elles sont prises dans un tissu formel et émotionnel cohérent. Et surtout, parce qu’elles témoignent d’un projet qui ose penser.
Ce que le film nous laisse
Je regarde ce film avec une curiosité bienveillante, conscient qu’il tente quelque chose. Mais mon admiration reste au seuil. Flanagan, même dans l’échec, est un cinéaste qui cherche à voir plus loin que le jump scare. Je lui reconnais cette volonté, cette tentative d’échapper au pur produit. Mais ici, il me semble qu’il reste englué dans les contraintes du cahier des charges. Ouija: les origines du mal voudrait parler du deuil, mais n’en fait jamais l’expérience. Il voudrait rejouer une esthétique, mais ne fait que la recopier. Il voudrait faire peur, mais n’inquiète que par soubresaut. À mes yeux, le film trahit son ambition par son manque de courage formel : il reste sur une ligne médiane, sans jamais plonger. Or l’horreur, surtout celle du deuil, exige une radicalité que ce film esquive.
Conclusion
Ce film me laisse face à une impasse : celle d’un auteur bridé par la commande, qui n’a pas encore trouvé comment ruser avec les cadres. C’est un film qui donne l’impression de feuilleter un carnet d’intentions sans jamais les incarner. On entend ce que Flanagan voulait faire. Mais on ne le voit pas souvent. Or le cinéma, c’est ce qui se voit. Ce qui se donne à voir, à lire, à ressentir.