Tout ici est d’une beauté irréprochable, d’une élégance presque trop parfaite, comme si Coppola s’était appliquée à peindre une nature morte. Les lueurs tamisées caressent les robes amidonnées, les cadres sont composés avec une rigueur picturale qui frôle l’embaumement. Mais cette beauté feutrée, au lieu d’intensifier le trouble, l’aseptise.
Ici, les tensions sexuelles, les manipulations, la montée du désir et de la cruauté se devinent plus qu’elles ne se vivent, comme si le film hésitait à plonger dans la torpeur inquiétante qu’il suggère pourtant. Colin Farrell, en figure de tentation, manque de magnétisme et de menace, trop lisse pour être un démon, trop effacé pour être une proie fascinante.
Et que dire des figures féminines, d’ordinaire si vibrantes sous l’œil de Coppola ? Ici, elles semblent figées dans une mise en scène qui les protège plus qu’elle ne les confronte.
Mais c’est peut-être dans ses absences que Les Proies trahit le plus son parti pris. En effaçant le personnage de Mattie, la servante noire du roman, Coppola gomme une dimension essentielle du contexte. Ce choix, loin d’être anodin, épure encore davantage un récit qui aurait dû au contraire s’ancrer dans la complexité des rapports de classe et de race.
L’intention était belle : raconter cette histoire à travers un prisme féminin, inverser le regard sur un récit autrefois dominé par la virilité toxique du cinéma de Siegel. Mais à trop vouloir distiller son poison par petites touches, Coppola en dilue la puissance.