« Les grandes familles », adaptation du roman de Maurice Druon, Prix Goncourt en 1948, constitue la première des six collaborations entre Jean Gabin et Denys de la Patellière. Le réalisateur passé par l’assistanat (Georges Lacombe, Maurice Labro) réalise ici son sixième long métrage. Depuis sa « renaissance » avec « Touchez-pas au grisbi » (Jacques Becker en 1954), Jean Gabin n’arrête pas de tourner (20 films en quatre ans), alternant les rôles de flics, de gangsters ou de grands bourgeois.
Avec « Les grandes familles », il franchit encore un cap grâce au rôle de Noël Schoudler, chef de clan de l’une des plus grandes familles de France, trustant tous les postes importants au sein d’une société qui si elle n’est plus à ordre comme sous la royauté, se plaît encore à préserver les privilèges de quelques-uns. L’autorité physique de l’acteur âgé de 54 ans fait merveille, mélange indiscernable entre inflexibilité, soif irrépressible de pouvoir, magnanimité et rouerie. S’il est empreint d’un certain statisme qui a pu lui être reproché, le film en tire parti pour exposer tout le poids des convenances et de la hiérarchie qui règne au sein d’une famille où presque tout le monde se déteste derrière une amabilité de façade.
Noël Schoudler, dupe de rien, se joue de toutes ces déférences face à son auguste personne, prétextes à lui soutirer prébendes ou coups de pouce en haut lieu. Seul le cousin Maublanc (Pierre Brasseur), bambocheur notoire, ne plie pas face à l’autorité en place, lui aussi calculateur cynique qui usera d’une fraternité onctueuse mais feinte à destination du fils Schudler (Jean Desailly) en quête de la reconnaissance paternelle pour se venger.
Un jeu de massacre en smokings et hauts de forme qui fait froid dans le dos articulé autour de l’affrontement de très haute volée entre Jean Gabin et Pierre Brasseur qui se retrouvent vingt ans après « Le quai des brumes » de Marcel Carné. À leurs côtés, les Bernard Blier, Jean Desailly, Louis Seigner, Jean Murat et autres Jacques Monod ou Jean Ozenne nous rappellent combien les seconds rôles de cette période du cinéma français étaient formidablement sculptés mais aussi interprétés. Enfin on ne doit pas oublier de saluer la plasticité des dialogues de Michel Audiard qui parviennent à s’ancrer dans tous les milieux et qui sont ici particulièrement cinglants.