Dans un paysage figé par la neige, une silhouette avance lentement. C’est celle de Samet (Deniz Celiloğlu), professeur d’arts plastiques, de retour dans un village reculé du Kurdistan turc, où il accomplit son service d’enseignement obligatoire. Là, l’ennui le ronge. Il tue le temps en partageant des thés fades avec son colocataire Kenan, dans un logement de fonction austère. Ce coin perdu, il ne le supporte plus. Il y est coincé depuis quatre ans. Des années de stagnation que les portraits photographiques parsemant le récit viennent illustrer : Samet les a pris, faute d’avoir pu faire autre chose de sa vie.
Sevim, une élève vive et attachante, semble être son unique point d’ancrage. Mais l’équilibre précaire de Samet s’effondre lorsque Sevim, accompagnée d’une camarade, l’accuse — comme Kenan — de gestes et comportements inappropriés. Face à ces accusations, ses collègues se réfugient dans le silence, soucieux de leur propre tranquillité. Samet, blessé, vacille. Lors d’un cours sur la perspective — métaphore évidente dans ce film qui ne cesse de jouer avec les points de vue — il perd le contrôle, et rabroue ses élèves, révélant son malaise intérieur.
C’est alors qu’un personnage jusque-là discret prend une place centrale : Nuray (incarnée par Merve Dizdar, récompensée à Cannes), enseignante militante, amputée d’une jambe après un attentat. Entre elle, Kenan et Samet, se dessine un triangle amoureux fragile. Rongé par la jalousie, Samet tente d’en saboter la dynamique.
Avec Les Herbes sèches, fresque ample de plus de trois heures, Ceylan revient à ses fondamentaux : des cadres somptueux, une mise en scène minutieuse, et cette atmosphère hivernale où les êtres, contraints de se replier sur eux-mêmes, s’enfoncent dans les ténèbres de leur solitude. Le réalisateur, maître du plan-séquence, s’attarde ici sur la désillusion. Le film est bavard, certes, mais chaque dialogue s’accompagne d’un renouvellement formel : les angles changent, les plans se réinventent.
Et puis, surgit une audace inattendue : une rupture brechtienne déconcertante, qui propulse le récit ailleurs. Point d’orgue du film, un long échange entre Samet et Nuray oppose deux visions du monde : elle défend l’engagement politique, lui prône un individualisme désabusé. Samet, anti-héros cynique et manipulateur, rejette toute idéologie avec amertume.
À travers cette immersion dans une Turquie profonde, marquée par la misère matérielle et morale, Ceylan livre une méditation sur la perte des repères, sur le bien, le mal, et ces failles de l’âme que la vie creuse peu à peu. Les Herbes sèches confirme, s’il le fallait, que Nuri Bilge Ceylan reste l’un des plus subtils portraitistes de la condition humaine contemporaine.