Maïwen en madame du Barry joue très naturellement. Melvil Poupaud en Jean du Barry et Pierre Richard en duc de Richelieu sont très bien. Johnny Depp en Louis XV n’est pas aussi déplacé qu’on le dit. On a évidemment et heureusement limité son texte, mais sa pointe d’accent ne se sent pas trop désagréablement. Ça rajoute une sorte d’embarras à la langue de Louis XV, un vague mâchouillais qui va assez bien à ce roi profondément secret et neurasthénique. Benjamin Lavernhe – hbituellement fort bon – est caricatural jusqu’au gênant et je ne comprends pas que les critiques l’encensent. L’image est belle, bien que souvent sans grand relief. Certains paysages sont charmants. La voix off est de trop et semble surgir des films déjà lourdingues en leur temps des années 50.
Mais Jeanne du Barry à la cour de France donc, et puisque Maïwen sait essentiellement parler d’elle – ce qu’elle fait assez justement – ce sera surtout Maïwen à Versailles. Or, les plus belles images de ce Versailles sont les vues de loin, dans la nuit ou la brume, ou dans le survol par drone des superbes Grands Degrés. Significativement, lorsque la caméra rentre dans le château, le charme n’opère plus et la galerie des Glaces est à peine moins clinquante et sans âme que Mar-a-Lago.
Et ces ridicules du protocole dont Maïwen veut se moquer avec quelques férocités, ne sont filmés eux-mêmes que… ridiculement. Les petits pas qu’exécutent les personnages en se retirant devant le roi sont parodiques jusqu’au grotesque et on ne sait par quel conseiller historique Maïwen a été épaulé. Trois pas en arrière avant de se retirer normalement étaient évidemment la norme et non cet insensé piétinement dont la réalisatrice a cru drôle de ponctuer son film. D’ailleurs, elle est à ce point incohérente dans sa mise en scène, que lorsque Mesdames, les filles de Louis XV, se retirent de la Grande Galerie, indignées par l’attitude de la du Barry, elles passent entre le roi et la favorite, présentant leur dos au souverain, ce qui, pour le coup, aurait été une grave entorse au protocole auquel elles-mêmes n’auraient pu se soustraire. Quant à l’usage du « Votre Majesté » adressé uniment au roi comme au Dauphin, il suffisait de regarder un épisode de « The Crown » (plutôt que « Game of Thrones ») pour apprendre la différence entre « Majesté », « Altesse » ou « Monseigneur. »
Que Jeanne soit « en cheveux » la plupart du temps, sans perruque et sans même une quelconque coiffure élaborée, est certainement dû au fait que Maïwen se trouve tout simplement mieux avec les cheveux lâchés, plus en accord donc avec le tapis rouge de Cannes qu’avec les Aubussons de Versailles. Du coup, le spectateur juste un peu averti du XVIIIe siècle passera son temps à se demander si elle est au sortir du lit. Au demeurant, c’est peut-être mieux comme cela, car lorsque la du Barry est présentée à la Cour, la haute perruque en barbapapa qu’elle arbore enfin est plus digne d’une pub pour Jean-Paul Gaultier que d’un tableau de Drouais. On trouve des postiches plus convaincants sur Etsy. D’ailleurs, dans la même scène, Gaultier semble avoir encore frappé pour les perruques de Mesdames gonflées comme des montgolfières asymétriques. « Scandal ! » On aurait pu excuser cette dernière fantaisie – comme on excusait et même on pouvait approuver les Converses roses et les Ladurées traînant dans la chambre de Marie-Antoinette de Sofia Coppola – si tout n’était pas à l’avenant et si la robe de présentation de la du Barry, avec une traîne aussi prétentieuse et laide que celle de Lady Di, n’avait pas été faite elle aussi en toile de montgolfière et avec moins de tenue. Maïwen n’a-t-elle jamais regardé « Les Liaisons dangereuses » de Frears ou, justement, le « Marie-Antoinette » de Coppola dont elle se dit si entiché ? On signalera, d’ailleurs, à l’attention des dialoguistes (et des critiques pressés), que la crinoline n’existe pas au XVIIIe siècle et que l’on y porte des « robes à paniers »…
Enfin Jeanne elle-même. On passera – avec quelques difficultés – sur ses habits d’homme quand elle s’en va chevaucher avec le roi. Maïwen est allé pêcher cela dans un célèbre et scandaleux portrait de Drouais, mais cet « habit d’homme » n’avait évidemment rien d’une revendication féministe comme la réalisatrice paraît le croire, mais n’était que fantasme érotique d’inversion et de travestissement, comme le profond décolleté, très peu viril – Ouh ! le mot fort peu woke ! –, le montre bien.
On passera – avec encore plus de difficultés – sur son attitude provocatrice et « indécente » (aux yeux d’une cour de l’Ancien Régime), sur ses maladresses de femme du peuple, quand la favorite est unanimement décrite par les témoins de son temps comme toujours élégante et possédant parfaitement les usages. Faire de la du Barry une fille de banlieue – Wesh ! Ma sœur ! – important sa maladresse insouciante et son respect des petites gens sous les ors du pouvoir est d’un populisme puant et transpire la vision qui se croit bienveillante et qui n’est que méprisante. Si on est pas grossier et sentant la sueur, on est pas du peuple.
On ne passera pas sur l’ennui poli qui traverse ce film, ennui qui vient évidemment de tout ce qui a été évacué d’intéressant dans la vie et l’époque de la comtesse du Barry. On comprend bien que, pour un public moderne, il faille simplifier l’histoire, mais il aurait été beaucoup plus captivant, et finalement beaucoup plus woke, de démonter un peu le fonctionnement de la broyeuse de vies humaines qu’était le pouvoir : le soupçon constant qu’une femme puisse avoir une influence évidemment pernicieuse et évidemment débilitante parce que féminine sur la politique ; de fait, les intrigues des ministres auxquelles la du Barry qui se voulait sans ingérence fut obligée de prêter la main malgré elle et juste pour survivre ; les campagnes déchainées de calomnies, à coup de pamphlets et de chansons, dont elle fut victime, répétition de la future tempête qui devait s’abattre sur Marie-Antoinette…
Enfin, on regrettera – même si on peut admettre le parti narratif de Maïwen, comme avant elle celui de Coppola, de s’arrêter au seuil de la Révolution –, que certains des épisodes les plus romanesques de la vie de la du Barry soient escamotés (Ô Dumas !) : le hold-up rocambolesque de ses bijoux, la réconciliation dans la même adversité avec la reine, son insouciance fatale pendant les événements révolutionnaires, l’horreur du massacre de son dernier amant, le duc de Brissac, enfin sa lamentable fin dont ses origines populaires ne la protégèrent pas. Voilà qui aurait été intelligemment montrer le vrai paradoxe du « transfuge de classe », celui avec lequel Annie Ernaux ou Edouard Louis se débattent : le transfuge, malgré tous ses efforts pour rappeler ses origines et appeler à la compréhension de la classe – au sens marxiste du mot - dont il est issu, n’est inévitablement plus de cette classe et ne peut plus juger que « de haut », car il partage désormais le sort des privilégiés au niveau desquels il s’est haussé, pour le meilleur et pour le pire.
On ne pardonnera pas d’avoir fait de la dernière parole sur l’échafaud de Jeanne du Barry, ce salmigondis boursouflé qui clot le film de Maïwen : « encore un instant… moi qui ai tant aimé la vie… contempler le ciel… » et autres niaiseries enrubannées, alors que les derniers mots de la pauvre femme furent infiniment plus simples et terriblement vivants, déchirants d’humanité : « encore un moment, monsieur le bourreau ! »