Il y a douze ans, les Paranormal Paranoids disparaissaient. Alors que ce groupe de vidéastes amateurs de lieux hantés commençait à se faire un nom sur Youtube, tous ses membres cessèrent de donner le moindre signe de vie après la visite d'une prison en ruines qui fit paniquer l'une d'entre eux, Riley.
Les recherches de la police la conduit à investiguer du côté de Shelby Oaks, une petite ville abandonnée aux alentours, lieu parfait pour un tournage de leur part. Le flair des enquêteurs leur donna malheureusement raison: à l'intérieur d'une des maisons, ils découvrirent les cadavres des Paranormal Paranoids... à l'exception de Riley restée depuis introuvable.
À l'occasion d'un reportage anniversaire à ce sujet, la sœur de cette dernière, Mia, voit débarquer sur le pas de sa porte un homme, avec dans sa main, une cassette sur laquelle on peut lire l'inscription "Shelby Oaks".
"Suite" d'une série de fausses vidéos mettant justement en scène les escapades étranges des fameux Paranormal Paranoids, "Shelby Oaks" est un film né d'un crowdfunding lancé sur Kickstarster par son réalisateur et scénariste, Chris Stuckmann, un Youtubeur critique de cinéma confirmé qui, après quelques courts et films faits maison, a décidé de franchir complètement le pas de la simple analyse à la création. Et, grâce à un Mike Flanagan séduit en cours de route par le projet au point d'en devenir producteur exécutif (le générique d'ouverture débute même avec un "Mike Flanagan presents"), "Shelby Oaks" a vite gagné après quelques passages dans des festivals aux États-Unis une réputation de petit film d'épouvante phénomène de 2025.
Ce qui n'est hélas pas totalement mérité à notre humble avis.
On peut vite comprendre pourquoi "Shelby Oaks" a gagné le cœur de Flanagan car Chris Stuckmann se défend indéniablement bien derrière la caméra, imprégnant avec constance une atmosphère aussi étouffante que glauque à son récit, le tout pour insuffler chez le spectateur un sentiment de paranoïa qui le pousse à scruter chaque scène, à la recherche de la moindre silhouette contre-nature pouvant s'y dissimuler en arrière-plan (et il y en a, comme souvent chez Flanagan d'ailleurs, la filiation se fait ressentir jusque dans ce procédé).
Dans le cadre d'une première réalisation, on ne niera donc pas que Stuckmann se positionne clairement en conteur au talent fort prometteur par sa manière de construire et d'exposer visuellement peu à peu la mythologie de son récit au sein d'une ambiance qui sait distiller quelques frissons bien sentis et se montrer assez captivante jusqu'à son terme... Mais, au-delà de la démonstration de ce sens de la narration formelle sur le terrain d'une épouvante poisseuse à souhait, "Shelby Oaks" est malheureusement beaucoup plus limité sur le fond.
Bon, on s'arrêtera surtout sur ce qui nous semble être le principal problème de taille en termes d'immersion: ouvrir le film en mode faux-reportage (couplé à quelques séquences de found footage par le biais des vidéos des Paranormal Paranoids) est en soi une bonne idée pour partager avec le spectateur le flot brut et pluriel des fondations de son récit dans un écrin réaliste, le choix de cette introduction se traduit d'ailleurs par un vrai gage d'efficacité afin de l'impliquer d'emblée en son sein.
Toutefois, lorsqu'au bout d'un quart d'heure, "Shelby Oaks" en revient à un langage cinématographique traditionnel, il devient très dur de ne pas voir les énormes faiblesses narratives qui l'accompagnent, notamment du côté de l'héroïne, uniquement définie par le besoin de retrouver sa sœur (et un autre très maigre développement dont on se doute assez vite que sa mise en avant n'est pas là par un hasard, la toute dernière partie en deviendra extrêmement prévisible à cause de ça) et qui, outre le manque d'attaches émotionnelles à son égard sur la durée, va se résumer à n'être qu'un véhicule scénaristique pour faire progresser grossièrement l'enquête, brisant bien trop souvent notre suspension consentie d'incrédulité par ses agissements (on peut comprendre sa détermination mais aller visiter en plein milieu de la nuit des endroits louches abandonnés alors que l'on se sait poursuivi par un truc qui n'a rien d'humain... ça tient de l'opération kamikaze).
Et puis, il faut bien dire que, même si elle reste correcte et plaisante à voir se dérouler dans son ensemble (surtout par les quelques touches de survival bien glauque qui s'y annexent), l'histoire surnaturelle concoctée par Chris Stuckmann et son épouse a de sérieux de airs de pot-pourri convoquant beaucoup d'autres du genre passés avant lui, avec un résultat à la portée qui serait doute assez limitée sans les qualités plus que louables de son emballage pour y maintenir notre intérêt.
Trop survendu comme une nouvelle pépite épouvante indé sortie de nulle part, "Shelby Oaks" n'a peut-être pas les reins scénaristiques suffisamment inventifs pour créer la surprise mais Chris Stuckmann parvient au moins à s'y révéler comme un cinéaste capable d'ambiance franchement pesante et prenante. Rien que pour ça, on ne peut que comprendre le coup de cœur de l'ami Flanagan pour son long-métrage.