On monte dans un taxi, et c'est la solitude qui tient le volant. Pas une solitude de passage : chez Travis, elle colle à la peau, partout, sans issue. Vétéran du Vietnam mal recousu, il traîne une rage sans cible qui cherche désespérément où se poser. C'est l'acte de naissance d'un Martin Scorsese encore jeune, déjà pleinement lui-même. Il ne filme pas la guerre, il en filme le résidu humain, lâché dans une jungle de béton. Son New York est un enfer poisseux : néons délavés sur le pare-brise, vapeur qui monte des égouts comme un feu sous le bitume, pluie sale et taxi jaune qui tranche dans le noir. On ne voit jamais vraiment la ville, on la voit à travers son dégoût à lui. Travis connaît New York par cœur sans jamais en faire partie, capable de croiser des millions de visages sans en effleurer un seul. Robert De Niro y est immense par le moins : un regard de prédateur, une froideur intérieure, et cette façon de nous faire sentir sa solitude sans jamais nous l'expliquer. La musique de Bernard Herrmann porte ses deux versants, le saxo qui rêve et les cuivres qui menacent, même si elle finit par tourner un peu trop en boucle. Travis, c'est un nœud de contradictions : amoureux qui fait tout pour se faire jeter, coincé mais aimanté par le sale, en quête de pureté mais qui s'inflige un corps de martyr. On ne suit pas une histoire, on dérive dans une tête, on sombre avec lui jusqu'à ne plus savoir ce qu'il veut ni ce qu'on veut. Je pense que si Taxi Driver a autant parlé aux jeunes hommes au fil des décennies, c'est qu'on a tous connu ce soir, seul sur son lit, où l'on se demande quelle place on va bien pouvoir prendre dans la société. Le film refuse de trancher ; héros ou détraqué ? et c'est ce refus qui installe le malaise. Jodie Foster, gamine, y est bouleversante de justesse. On ressort incapable de décider, et Taxi Driver nous garde sur le siège arrière, lessivé.