Au début du 20ème siècle, un photographe engage comme assistante Grete, une jeune scientifique réprouvée de son milieu universitaire encore peu enclin à la présence féminine. Il lui explique que la plupart des personnes considèrent la photographie comme un reflet de notre réalité alors qu'elle en révélerait davantage sa nature fragile. Cette réflexion pourrait présenter la ligne directrice du cinéma de Ildikó Enyedi : chercher à révéler la fragilité de la nature qui nous entoure, où naît notre réalité, au sens d'appréhender sa sensibilité, ses états-d'âme à la manière dont les humains ressentent des émotions.
Cette exploration des affects de la nature trouve une résonance à travers le temps dans un même espace : le jardin botanique de l'université allemande de Marbourg. Ainsi, trois époques s'entremêlent et tissent des liens étroits entre elles. Elles sont chacune dotées d'une identité propre par leur photographie significative dans l'imaginaire commun : le noir et blanc historique pour 1908 relatant donc l'histoire de Grete, première étudiante de l'université, qui trouve grâce à la photographie un rapport nouveau aux végétaux – l'image vintage du 16mm pour les années 70 dans lesquels un jeune homme rencontre à la fois l'amour d'une femme et celle des plantes – et enfin l'année confinée de 2020, lisse et à la netteté parfaite, où l'on suit la recherche du scientifique Tony Wong sur l'analogie entre l'homme et la nature par leur capacité à réagir. Enyedi nourrit ces trois histoires entre elles ; elles se répondent, semblent communier ensemble autour d'une sensualité liée à cet environnement fascinant du jardin botanique. Le raccord des époques et le mystère que représente cette nature, évoque alors un monde enchanté, transfiguré, renforcé par l'univers sonore envoûtant. Finalement, le vivant qui nous entoure est perçu à la fois comme un terrain de jeu et un reflet de soi, une amie comme une intériorité, la nature comme continuum à la vie humaine.
Les végétaux représentent donc une énigme captivant ces trois personnages ; la cinéaste s'intéresse autant à eux qu'à l'objet de leur obsession. C'est le jeu de mise en scène auquel elle se prête, filmer autant ces protagonistes que ce qui les entoure créant alors un rapport linéaire entre nature et humain dont le film explore leur lien intrinsèque. Ainsi, émerge une belle idée du film, laissant parfois la mise au point sur les plantes au premier plan, l'activité humaine devenant de ce fait une partie floutée en fond. Ceci prend son sens par les expérimentations de ces personnages dont la fascination se propage peu à peu, et sensiblement, à nous spectateurs. Le partage de cette passion est tant créé par les idées développées que par la beauté des images de la nature et celles plus abstraites, notamment de belles créations numériques inspirées de l'activité cérébrale humaine et les signes captés des réactions des plantes, tirées de la partie suivant les expériences du docteur Wong. Si le film explore les rapports entre les êtres vivants, c'est également par les interactions humaines où les liens se nouent et se coupent, les recherches des personnages chacune perturber, voire saboter, que ce soit par un gardien austère ou bien par la simple condition féminine de Grete.
En fin de compte, Silent Friend trouve sa puissance dans sa capacité à pouvoir questionner la perception du spectateur sur la nature. Si cela tient à sa rigueur des recherches expérimentales déjà établies, la richesse et l'intelligence du film réside dans sa manière d'en embrasser pleinement la poésie des doctrines théoriques scientifiques. Alors que dans nos sociétés modernes, la science est devenue une matière scolaire dictant des faits, Ildikó Enyedi revient à son essence première : celle de nous interroger sur le monde qui nous entoure. ■
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