Qui est le film ?
Le premier long métrage de Bérangère McNeese, Les Filles du ciel, s’inscrit dans une tradition féminine et sororale du cinéma européen qui interroge la jeunesse non pas comme âge de la légèreté, mais comme espace de lutte, de réinvention et de résistance à la gravité sociale. Connue d’abord comme comédienne, McNeese déplace ici son regard devant la caméra pour filmer un groupe de jeunes femmes vivant au dernier étage d’un immeuble populaire, qu’elles surnomment “le ciel”. Dans cet espace suspendu entre ciel et terre, ces filles partagent une vie de débrouille, de fêtes, de solidarité et de heurts. En surface, le film promet un récit de sororité, d’émancipation et de survie : la chronique d’une jeunesse qui tente de réinventer le monde depuis un toit, au-dessus de la gravité sociale.
Que cherche-t-il à dire ?
Les Filles du ciel s’attache à un moment de vie où la liberté semble à portée de main mais où la chute guette à chaque instant. McNeese interroge la possibilité d’un refuge féminin dans un monde qui n’en laisse guère. Que peut une communauté quand tout l’environnement social (la précarité, les institutions, les hommes) menace de la dissoudre ? La tension principale du film tient dans cette oscillation entre l’utopie et la survie : les filles s’élèvent, rêvent, dansent, mais le sol les rattrape sans cesse. Ce “ciel” qu’elles habitent devient alors une métaphore de leur condition : un entre-deux fragile où s’invente une autre manière d’exister, mais où rien ne dure.
Par quels moyens ?
L’appartement du septième étage, « le ciel », est moins un décor qu’un principe : un territoire liminal, au-dessus du monde mais jamais hors de sa portée. McNeese en fait un microcosme communautaire où s’expérimente une autre grammaire du vivre-ensemble. La verticalité du lieu « monter au ciel », « redescendre sur terre » articule une métaphore des oscillations entre refuge et exposition, idéal et nécessité. Dans cette enclave suspendue, les filles instaurent des lois, des tabous, des rituels : ne pas mentir, ne pas coûter, ramener de quoi vivre. Ce code moral bricolé fait office de constitution d’un État miniature : l’ordre y est autogéré, la solidarité règle les échanges.
Mais cette utopie fragile, comme souvent au cinéma, ne peut durer. Ce qui fait sa beauté fait aussi sa précarité. Le « ciel » n’est pas un lieu de salut mais un espace d’essai, où s’éprouve la possibilité d’un monde alternatif.
L’un des grands mérites du film est d’éviter la vision idéalisée de la bande de filles. Ici, la solidarité n’exclut pas la jalousie, la fatigue, la rivalité. McNeese filme ces tensions avec justesse, en refusant le sentimentalisme. Pourtant, la dramaturgie peine à s’incarner : les conflits se résolvent souvent trop vite. Ce manque de friction dramatique empêche la communauté d’exister pleinement.
La meilleure idée du film réside peut-être dans sa manière de filmer la colère. Les filles crient, frappent, dansent, affrontent et esquivent. Cette énergie physique, parfois anarchique, donne au film une tension électrique. Mais elle reste souvent sans prolongement : la colère s’exprime, mais ne se transforme pas.
Le film déploie un discours sur le corps féminin qui s’inscrit dans une lignée post-#MeToo mais sans rhétorique explicite. Le corps est ici outil de survie, moyen de subsistance, mais aussi drapeau d’une souveraineté retrouvée.
Ces filles travaillent, dansent, séduisent, marchandent : elles font du corps un espace d’autonomie partielle, tout en sachant qu’il reste l’objet de pouvoir. McNeese filme ces gestes sans jugement, sans pathos, avec une lucidité sensorielle. Le corps n’est ni sacralisé ni sali : il est simplement mis au travail par le réel et par la nécessité de s’en sortir. Pourtant, le film, trop soucieux de ne pas “objectiver”, finit parfois par désincarner. Le corps y est filmé avec respect, mais pas toujours avec regard.
Le personnage d’Héloïse, outsider qui découvre le groupe, sert de relais au spectateur. Par elle, McNeese met en place un double regard : dedans et dehors. Mais cette position d’observatrice reste trop neutre pour produire un vrai déplacement. Elle observe plus qu’elle ne s’éprouve.
Les Filles du ciel hérite à la fois du réalisme social belge et d’un certain lyrisme sensoriel à la Andrea Arnold ou Varda. McNeese filme la débrouille comme un art de vivre : une économie du peu, où la ruse et la solidarité remplacent les moyens. Ce cinéma du bricolage résonne jusque dans la mise en scène : lumière naturelle, rythme heurté, dialogues spontanés, direction d’actrices axée sur la sincérité plutôt que la virtuosité. L’économie de production devient ici poétique : le manque se convertit en liberté formelle. Cependant, le naturalisme ne devient pas toujours style : il se contente de constater.
McNeese inscrit son récit sous le signe de la gravité. Ces filles qui veulent “monter” finiront forcément par tomber. Cette figure d’Icare, discrète mais insistante, donne au film une dimension symbolique séduisante. Mais le film y perd une part de chair : il illustre plus qu’il ne raconte.
Où me situer ?
Je regarde Les Filles du ciel avec admiration pour son geste et réserve pour sa forme. J’aime son énergie, sa sincérité, sa foi dans les filles qu’il filme. Je sens chez Bérangère McNeese un regard juste, une écoute rare, un vrai désir de cinéma. Mais je regrette qu’elle reste trop souvent à la surface de ce qu’elle a mis en place. Son dispositif (beau, exigeant, cohérent) manque parfois d’embrasement. C’est un film de promesse plus que d’accomplissement : chaque idée semble attendre d’être poussée un peu plus loin,. On sent ce que le film veut dire, mais on aimerait qu’il ose davantage se salir, se contredire, se perdre.
Quelle lecture en tirer ?
Les Filles du ciel est un film d’apprentissage collectif, un conte social traversé de lumière et de sueur, où l’utopie féminine se frotte au réel sans s’y dissoudre. McNeese signe un cinéma de la hauteur fragile : ni militant ni naïf, mais profondément incarné, attentif à ce que les corps savent avant les mots.