Je dois bien l’avouer : je ne savais absolument rien de Digger en entrant dans la salle. Le simple fait d’avoir affaire à un film d’Iñárritu me suffisait. Et puis il y avait aussi cette curiosité : voir Tom Cruise revenir vers un cinéma d’auteur, après des années à enchaîner les blockbusters, avait forcément quelque chose d’intriguant.
Mais clairement, je m’attendais à tout… sauf à ça.
Pendant une bonne demi-heure, je me suis même demandé ce que j’étais en train de regarder… et, soyons honnête, ce que je faisais là. Le film semble d’abord partir dans une direction assez grotesque, presque caricaturale, comme une satire poussée à l’extrême. Et puis, sans prévenir, il bifurque. Radicalement. Vers quelque chose que je n’aborderai évidemment pas ici.
Parce que oui, c’est là toute la difficulté : parler de Digger sans évoquer ce fameux basculement relève presque de l’exercice d’équilibriste. Et pourtant, le dévoiler serait un véritable sacrilège tant le film repose en grande partie sur cet élément. Disons simplement que ce qui ressemblait à une farce déjantée finit par révéler une profondeur insoupçonnée, multipliant les niveaux de lecture.
Iñárritu livre ici une œuvre profondément clivante. Le genre de film qui divisera inévitablement le public. On retrouve ce ton satirique qui évoque autant Docteur Folamour que Don’t Look Up, avec une critique évidente du pouvoir, du capitalisme et de l’ego, le tout traversé par un discours écologique appuyé. Mais le film ne s’arrête pas là. Il aborde aussi des thèmes plus inattendus, allant jusqu’à nous tendre un miroir dont le reflet devient parfois franchement inconfortable.
Et difficile de ne pas voir, en filigrane, des parallèles avec l’actualité. Certains personnages évoquent assez clairement des personnalités comme Trump ou Musk, et ce n’est évidemment pas anodin. Le film joue avec ces références sans jamais les nommer frontalement, renforçant encore son ancrage dans notre époque.
Et comme souvent avec Iñárritu, tout est dans la démesure.
Si son style peut déjà rebuter certains, Digger ne fera qu’accentuer le phénomène. Il signe ici une œuvre hors norme, où absolument tout est poussé à l’extrême : mise en scène, jeu, rythme, intentions. Visuellement, c’est un tour de force permanent. Chaque plan semble pensé comme une idée à part entière. Les focales déformantes altèrent sans cesse la perception, le travail sur le son et la musique installe un vertige continu, les décors impressionnent… On est littéralement submergé.
Mais cette hystérie visuelle et sonore, totalement assumée, pourra aussi épuiser.
Iñárritu continue également d’exprimer son goût des plans-séquences, avec notamment une scène d’assemblée absolument hallucinante, qui restera sans doute comme l’un des grands moments de cinéma de l’année, autant pour sa mise en scène que pour la performance de Tom Cruise.
Car oui, il faut en parler.
À force de le voir courir sur des toits ou s’accrocher à des avions, on en aurait presque oublié que Tom Cruise est avant tout un immense acteur. Digger vient le rappeler avec une évidence presque insolente. Il trouve ici un rôle à contre-emploi total, et livre une performance qui pourrait bien rester comme l’une des plus marquantes de sa carrière, quelque part entre l’intensité de Magnolia et une folie totalement nouvelle.
Et quand on sait qu’Iñárritu avait offert son premier Oscar à Leonardo DiCaprio, difficile de ne pas se dire qu’il pourrait bien récidiver.
Mais Tom Cruise n’est pas seul. John Goodman impressionne tout autant et apporte une véritable respiration au film : il est tout simplement hilarant, souvent irrésistible, et désamorce certaines tensions par un sens du timing comique absolument parfait, sans jamais casser l’équilibre de l’ensemble.
Riz Ahmed, lui, occupe une place essentielle dans le dispositif. Sa retenue et sa tension intérieure contrastent avec le chaos environnant. Là où beaucoup de personnages sont happés par la démesure du film, il devient l’un des rares personnages auxquels le spectateur peut réellement s’identifier.
Au final, Digger n’est pas un film confortable. C’est une expérience. Une œuvre ambitieuse, excessive, parfois déroutante, souvent brillante, qui pourra autant fasciner qu’agacer.
Il pourrait bien suivre le destin de ces films d’abord incompris, parfois rejetés à leur sortie, avant d’être réévalués avec le temps. Ceux qui divisent, qui dérangent, qui déstabilisent… mais qui finissent par s’imposer. Le genre d’œuvre que l’on redécouvre, que l’on défend, jusqu’à ce qu’elle devienne culte. Et peut-être, tout simplement, reconnue pour ce qu’elle est réellement : un véritable chef-d’œuvre.
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