L’été japonais est long, chaud, humide, suffocant. Les écoliers interrompent leur année scolaire (qui va d’avril à mars) durant six semaines en juillet-août. Fuki a 11 ans et est en cinquième année d’école élémentaire (l’équivalent du CM2 français). Elle n’a plus l’âge des activités estivales pour enfants, pas encore celui de pouvoir organiser ses journées à sa guise. Entre une mère absente et un père hospitalisé, elle se retrouve seule à longueur de journée. « I have no plan » explique-t-elle à sa professeure d’anglais. Afin de mettre à profit cette période de solitude, Fuki fait des rencontres.
A travers le regard de cette jeune fille de 11 ans, Chie Hayakawa crée une œuvre simple et complexe à la fois. Simple par son cadre, la société japonaise des années 1980 et une famille caractéristique de la classe moyenne : un enfant unique, un appartement exigu, beaucoup de travail, peu de loisirs. Complexe par le personnage central, celui de Fuki, qui n’est plus une enfant, pas encore une adulte et éprouve le besoin de sortir du carcan familial pour grandir et murir.
Car ce qui intéresse avant tout Chie Hayakawa est l’opposition entre, d’un côté, le monde empoisonné des adultes pressés par le temps, leurs besoins matériels et le souci de l’apparence, et de l’autre, l’innocence du monde des enfants où dominent la discipline, la camaraderie et les apprentissages. Fuki se trouve précisément à la frontière de ces deux mondes, encore enfant quand sa mère la ramène de l’école sur le porte-bagages de sa bicyclette, déjà adulte quand elle réceptionne, intriguée, ce prospectus rose et compose le numéro d’un club de rencontres par téléphone. En partant à la découverte de son voisinage, elle fait preuve d’une curiosité, d’une sensibilité et d’une spontanéité peu communes, qui tranchent avec la société japonaise, où le repli sur soi et l’indifférence au malheur d’autrui sont trop souvent la norme. Que ce soit avec la jeune fille de son âge avec laquelle elle se lie d’amitié, avec cette voisine qui évoque la perte de son mari ou avec les différentes personnes qu’elle croise lors des visites qu’elle rend à son père à l’hôpital, Yuki écoute et observe, les yeux parfois écarquillés. Elle capte très bien les émotions.
Le rapport qu’elle entretient avec ses parents, tous deux autocentrés, est également décrit avec beaucoup de minutie. Son père, qui pourrait presque être son grand-père, ne pense qu’à sa maladie. Sa mère est obnubilée par son travail et sa relation extra-conjugale. S’il existe, leur amour à l’égard de leur fille ne transparait pas. A l’inverse Fuki fait preuve d’une bienveillance constante envers ses deux parents notamment avec ce père malade qu’elle accompagne hors de l’hôpital le temps d’une promenade le long de la rivière ou d’une sortie à l’hippodrome.
Le titre du film peut laisser perplexe, il n’en reste pas moins riche en symboles : Renoir a peint de nombreux portraits de jeunes filles de l’âge de Fuki. Celui dont Fuki achète une reproduction pour l’accrocher dans la chambre d’hôpital de son père deviendra par la suite un lien entre le passé et le présent, entre les vivants et les morts mais aussi un moyen de s’évader vers quelque chose de beau, de gai, de réconfortant.
« Renoir » est un film hors du temps. Chie Hayakawa nous livre très peu d’indices quant à l’époque et au lieu de l’action. Nous ne sommes pas à Tokyo, mais dans une petite ville de la préfecture de Gifu au nord de Nagoya. Les plages sont loin, les activités ouvertes aux adolescents réduites, la pêche aux cormorans et à la lanterne est l’attraction locale de l’été. Cette atmosphère de petite ville de province, où tout le monde semble se connaitre, accentue ce besoin d’évasion. Les dialogues sont souvent restreints, les personnages exprimant davantage leurs sentiments par des gestes ou des attitudes. Ce choix délibéré est pour Chie Hayakawa une manière assez crue de dépeindre les relations humaines, mais aussi un moyen subtil de décrire par petites touches et allusions les principaux marqueurs de la société japonaise, une société patriarcale, individualiste et conservatrice. Une société dont elle tente de bousculer les valeurs à travers cette description de l’enfance juste et originale.