Il y a des films qui vous tombent dessus sans prévenir. La Belle Équipe est de ceux-là. Pendant plus d'une heure, Gabin et sa bande nous font aimer la vie et le cinéma d'une force qui ne s'explique pas : on voudrait être des leurs, trinquer au bord de la Marne, croire avec eux que ça va tenir. C'est le plus beau film sur l'amitié masculine qu'il m'ait été donné de voir, parce qu'il ne la raconte pas, il la fait vivre, puis s'effondrer sous nos yeux. Une fraternité née dans la misère, et qui ne survivra pas à la fortune. Le film réveille en chacun le fantôme d'un projet partagé qui s'est défait, d'une bande qui n'a pas tenu. On cite volontiers Renoir et Carné, mais Duvivier est un cinéaste immense, dont la mise en scène stupéfie par sa modernité, un pied de nez magnifique à ceux qui croient le cinéma des années 30 poussiéreux. Sa caméra bouge, glisse, enveloppe ; et lorsque Gabin pousse sa chansonnette au fil de l'eau, l'image et le son se confondent en un instant de grâce qu'on n'oublie plus. C'est du noir et blanc, et pourtant tout y est lumineux, fleuri : on jurerait voir de la couleur partout. On y découvre un Gabin jeune et vibrant, dont on devine déjà le monument qu'il deviendra, face à un Vanel qui prête à la lâcheté et à la faiblesse une humanité bouleversante. Spaak écrit dans une langue de la rue, tendre et cruelle, où une réplique comme « on veut tous la liberté, mais aucun de nous peut l'avoir seul » devient philosophie sans jamais cesser d'être populaire. Le scénario ne court pas après la surprise : il guette le basculement, le moment où tout vacille vers le drame, et la blessure est bien réelle. Que les spectateurs de 1936 aient voté en masse pour la fin heureuse en dit long sur leur besoin d'y croire ; que Duvivier l'ait toujours regretté en dit tout autant sur sa vision de l'humanité. Beau et triste, un très grand film.