“La bête humaine “ de Jean Renoir tourné en 1938 fait incontestablement partie des dix films qui ont forgé la légende de Jean Gabin devenu en trois ans le héros romantique et tragique du Front Populaire. Trois films tournés avec Julien Duvivier (La Bandera”, “La belle équipe”, “Pépé le Moko”), trois avec Jean Renoir ( “Les bas-fonds”, “La grande illusion”, “La Bête Humaine”), deux avec Marcel Carné (“Le quai des brumes”, “Le jour se lève”) et deux avec Jean Grémillon (“Gueule d’amour” , “Remorques”). Héros romantique croisant sur l’écran Anabella, Viviane Romance, Suzy Prim, Jany Holt, Mireille Balin, Dita Parlo, Michèle Morgan et Simone Simon. Héros tragique car ne parvenant presque jamais à s’extraire de sa condition pour accéder au bonheur que le plus souvent il ne fait qu’entrevoir ou encore rattrapé par un passé sombre qui le mène imanquablement dans une impasse. Héros d’un Front Populaire qui n’aura duré que deux étés pour laisser place à la menace d’une guerre qui en août 1938 alors que démarre le tournage de “La bête humaine”, paraît inéluctable.
Jean Renoir l’a bien compris qui est déjà revenu de sa “Grande Illusion” et de son compagnonnage avec le Parti Communiste qui doit beaucoup à sa liaison avec sa monteuse Marguerite Houllé dont la famille était fortement engagée politiquement. L’échec tout récent de “La Marseillaise” fresque historique manichéenne financée par le PCF, le porte vers un retour à plus de simplicité et moins d’ambition politique pour son prochain film. Quand il arrive tardivement sur le projet d’adaptation de “La bête humaine”, Renoir très emballé par la thématique centrale du film liée à l’atavisme familial qui handicape les classes populaires à travers l’alcoolisme, se met en tête d’inscrire son nouveau travail dans la veine esthétique du “Quai des brumes” qui est en train de triompher avec Jean Gabin dans le rôle du déserteur. Film qu’il qualifia de fasciste et que toujours un peu “vachard” il renomma “Le Cul des brèmes”, provoquant l’ire de Jacques Prévert qui avait écrit le scénario pour Marcel Carné.
Il entend avec l’aide posthume de Zola, ancien ami de son père et qu’il avait déjà adapté douze ans plus tôt ( “Nana” en 1926), démontrer que lui aussi sait confectionner du réalisme léché mais sans que les coutures en soient apparentes. Sur la genèse du projet, le réalisateur n’a encore une fois pas pu s’empêcher de s’accomoder avec la réalité historique. Celui-ci était semble-t-il tout d’abord dans les mains du jeune réalisateur Marc Allégret à partir d’un scénario de Roger Martin du Gard qui déjà avait déplacé l’action de 1869 à 1914 (Renoir la placera dans les années 1930). Parallèlement Jean Grémillon était embarqué avec Gabin sur un projet nommé “Train d’enfer”. C’est par l’intermédiaire de Denise Tual , ancienne monteuse sur “La chienne” (Jean Renoir en 1931) et devenue productrice suite à son mariage avec Roland Tual que le scénario écrit par Martin du Gard serait parvenu entre ses mains. Opportuniste Jean Renoir l’a certainement été, sachant saisir sa chance mais laisser croire que le projet était en maturation dans son esprit depuis un moment est sans doute exagéré.
Très prompt et efficace, il comprend que le roman sera trop lourd à porter à l’écran en raison du nombre de personnages et de sous-intrigues à caractère social qu’il contient. Il se concentre donc sur la personnalité de Jacques Lantier rongé par ses pulsions meurtrières et sur la Lison dont la vitesse et l’attention qu’elle requiert semblent seules capables d’empêcher le cheminot de sombrer dans la folie. Autant dire que le grand styliste qu’était Renoir va faire merveille, livrant une séquence d’ouverture dantesque et lyrique montrant La Lison lancée à toute vapeur entre Rouen et Le Havre avec à son bord Jean Gabin et Julien Carette à la manœuvre. Des plans magnifiques des deux hommes au travail filmés par Claude Renoir (le fils de Pierre Renoir) qui sont toujours aussi grisants. Gabin noir de charbon, lunettes de protection plaquées sur le visage penché à l’extérieur de la locomotive dit tout de ce qui unit le conducteur à sa machine comme substitut à un plaisir sexuel qui lui est impossible à satisfaire sans violence comme le montrera peu de temps après Renoir dans la scène avec Blanchette Brunoy échappant de peu à une étreinte mortelle stoppée par un train passant à toute vitesse. La boucle est bouclée, Lantier est enfermé en lui-même. Pour filer la métaphore sexuelle, l’entrée dans la gare du Havre avec la machine comme repue du plaisir que lui a donné celui qui l’a poussée à pleine vitesse est tout simplement magique.
Du début à la fin, Jean Gabin est encore une fois époustouflant qui s’il ne portait pas très bien le costume dans les films d’époque était complètement lui-même dans les habits de l’ouvrier qu’il soit au travail, dans un bal musette ou accoudé à un comptoir. La peur de lui-même qui ne quitte jamais Lantier se lit sur le visage de l’acteur, n’offrant pratiquement jamais l’expression de la joie ou même du simple repos. Quand il rencontrera Séverine (Simone Simon) la femme de son sous-chef de gare joué par un terrifiant Fernand Ledoux à contre-emploi, son destin funeste se met en marche face à ces deux-là unis par un crime de jalousie. La narration est exactement en ligne avec l’angle précis choisi par Renoir qui accompagne Lantier sur son chemin de croix. Si l’on adopte le point de vue du réalisateur et la partition que lui offre un Jean Gabin à son meilleur, difficile de ne pas être fasciné par cette frénésie mentale qui ne pouvait se conclure que par un saut hors de La Lison, dernier lien terrestre pour celui qui n’était en réalité qu’un mort en sursis.
Julien Carette qui est Pecqueux le fidèle compagnon de Lantier montre ici que la sobriété lui allait comme un gant, parfois un peu trop démonstratif dans la gaudriole roborative qu’on lui réclamait trop souvent. Enfin, concernant Simone Simon dont la prestation a parfois été jugée décevante, on doit seulement se demander qui à l’époque aurait pu la remplacer dans ce rôle de femme-enfant tout à la fois candide et calculatrice. Françoise Arnoul aurait sans doute été la plus indiquée mais elle était alors seulement âgée de sept ans ! Enfin, saluons Jean Renoir qui utilise ici au mieux le Stradivarius qu’était un Jean Gabin que l’on pouvait trouver en retrait lors de sa rencontre un peu frustrante avec Louis Jouvet sur “Les bas-fonds” et trahissant à travers un jeu atone ses doutes sur les tenants et aboutissants de “La grande illusion” dont il semblait avoir compris avant son réalisateur l’inanité et l’irréalité de la démarche.