Tout a déjà été dit sur ce film délicat et sensible qui a amplement mérité son succès. Mais après l’avoir revu tout récemment, un détail a retenu mon attention : l’importance du jeu des regards entre Charlotte (Scarlett Johansson) et Bob Harris (Bill Murray).
Dès le début du film, dans le premier plan où ils apparaissent l’un et l’autre (à l’intérieur d’un ascenseur bondé), le ton est donné : un premier échange de regards si furtif qu’on ne peut pas encore parler de rencontre – Charlotte dira plus tard à Bob qu’elle ne s’en rappelle pas. Par la suite, dans le cadre froid de l’hôtel où ils résident tous deux, les regards finiront tant par se croiser que la rencontre aura bien lieu. Mais le déroulement du film reste émaillé de ces multiples échanges de regards. Bob ayant des obligations professionnelles dans Tokyo et Charlotte profitant de son temps libre pour découvrir le Japon, de nombreuses scènes les montrent l’un sans l’autre, dans l’attente un peu ouateuse que les regards se croisent à nouveau, la plupart du temps dans l’hôtel, pour mieux se retrouver.
Quelle signification Sofia Coppola donne-t-elle à ce jeu des regards ? Il est clair : Charlotte et Bob se cherchent du regard moins parce qu’ils sont attirés l’un par l’autre que parce qu’ils sont tous les deux « lost in translation », perdus dans une ville qu’ils ne comprennent pas. En effet, la réalisatrice filme Tokyo comme une ville saturée de lumières, d’odeurs, de bruits et surtout de mots totalement incompréhensibles pour les deux personnages. Les japonais sont des personnages secondaires (trop ?) dont les corps semblent prisonniers des protocoles de politesse (voir pour cela les nombreux égards dont Bob fait l’objet, qui vont jusqu’à lui indiquer quelle direction prendre, où s’asseoir…). Il n’y a donc pas que le langage qui les met à distance de cet environnement direct, c’est l’ensemble de leurs repères sensoriels qui est brouillé – et il faut ajouter à cela, véritable leitmotiv du récit, le manque de sommeil dont ils sont victimes. Ainsi, comme à une bouée de sauvetage, ils s’accrochent au sens qui est peut-être le moins affecté : la vue, le regard. Et c’est de leurs yeux perdus (plus qu’éperdus) qu’ils se cherchent, d’un regard double qui est aussi bien tourné vers l’autre – cet élu qui les sauvera chacun de la solitude – que vers eux-mêmes, les deux personnages se trouvant alors à un tournant de leur existence (mariage trop précoce pour Charlotte, crise de « l’âge mûr » pour Bob).
Quels sont les effets d’une mise en scène qui se passe souvent de mots pour se porter avec une attention si précise sur les regards ? C’est à mon sens la grande réussite du film : cela crée un extraordinaire sentiment de complicité. Et celui-ci est d’autant plus intense que, partout autour d’eux, tout est bruit et confusion. Dans ce chaos, qui est aussi existentiel, Charlotte et Bob n’ont pas besoin du langage pour se comprendre, un regard suffit – et il faut ici rendre justice au jeu très intériorisé des deux acteurs qui, je trouve, rejoignent dans ce film les duos les plus mémorables du cinéma. Bien sûr, cette complicité qui crève l’écran ne serait pas si forte si elle n’avait pas sa dimension tragique. D’emblée, le caractère éphémère de leur relation se devine. Leurs différences sont trop nombreuses (sexe, âge, condition sociale…) et surtout leur lien est trop ambigu sur le plan sexuel pour que leur histoire se poursuive hors les murs de Tokyo et au-delà des quelques jours qui les réunissent.
Une fois n’est pas coutume, quand vient le moment de la séparation, Bob devant rejoindre l’aéroport, les regards se fuient alors que Charlotte est en train de quitter l’hôtel. C’est sans doute la première fois du film que Scarlett Johansson n’est pas filmée en train de regarder Bill Murray alors qu’ils se trouvent dans la même scène. L’instant d’après, alors que Bob est assis dans son taxi et qu’il parcourt désespérément des yeux (encore et toujours) les rues grouillantes de la ville, il la retrouve comme par enchantement – Sofia Coppola ne cache pas ici son intention romantique mais elle réussit son pari car elle fait preuve de subtilité. Quand il la rejoint, il lui glisse quelques mots que la réalisatrice a la délicatesse de ne pas nous dévoiler – on pense ici à la scène finale de "In the mood for love" (Wong Kar-wai, 2000), lorsque Tony Leung murmure quelques phrases inaudibles contre le mur de l’un des temples d’Angkor. Que lui dit-il alors ? Qu’elle aura été sa plus belle rencontre ? Qu’il ne faut pas s’inquiéter, que « tout s’arrange », comme il lui dit plus tôt ? Bien des hypothèses sont permises mais, qui sait, peut-être lui dit-il que jamais, en aucun lieu et à aucun moment, jamais, il n’a regardé quelqu’un comme il l’a regardée elle, à Tokyo.