J'ai toujours beaucoup apprécié "Hard Boiled", et en 2025 j'ai eu une double joie. Celle de pouvoir le voir pour la 1ère fois dans une salle de cinéma (bondée). Et celle d'écouter John Woo, venu en personne présenter le film !
Affaibli physiquement mais très enthousiaste à l'idée de parler de son travail devant un public qui lui a livré un tonnerre d'applaudissements, John Woo a alors rappelé son goût pour les films de Jean-Pierre Melville. Ce qui n'est un secret pour personne. Mais il a également évoqué les difficultés d'élocution de sa jeunesse, et son goût pour l'image et le langage cinématographique comme formes d'expression alternatives.
"Hard Boiled" est souvent considéré comme un bouquet final au public hong-kongais, avant que John Woo ne s'expatrie aux USA. Ce qui lui constituera également une belle carte de visite pour entrer à Hollywood. Mais ce jour là, devant le public français dont je faisais partie, John Woo expose des motivations plus personnelles : le film serait l'expression de sa colère de l'époque, contre les inégalités et les violences que subissaient Hong Kong.
Toujours est-il que « Hard Boiled » est construit tel un déploiement de savoir-faire et de spectacle, comme le meilleur du cinéma hong-kongais en était capable à l’époque.
Cette intrigue de flic burné traquant des trafiquants d’arme à Hong-Kong sert de un prétexte pour enchaîner des scènes d’action tonitruantes et généreuses. L’introduction musclée dans un salon de thé donne le ton. Cette scène, qui serait le climax enflammé dans un polar d’action américain de l’époque, n’est ici « que » le début d’une série de fusillades qui montent crescendo.
Des fusillades qui tiennent de ballets mortels, où s’enchaînent avec maestria des cascades d’orfèvres complètement dingues, des chorégraphies millimétrées, des déchaînements de coups de feu et d’explosion, des ralentis et traveling esthétiques. Cela aurait pu être ridicule, gratuit, ou excessif, mais il n’en est rien.
John Woo maîtrise parfaitement son espace et sa narration visuelle : on pourrait regarder le film en cantonais non sous-titré et comprendre l’intrigue ! Il déploie avec aisance de multiples angles de caméras et un montage riche, qui rendent les séquences particulièrement fluides et efficaces.
Le film va même jusqu’à offrir une cerise sur le gâteau, avec ce plan-séquence complètement fou de 2 minutes, où nos héros déambulent dans un hôpital en échangeant coups de feu et destructions. Véritable défi logistique et immersion relativement inédite à l’époque pour un film d’action.
Outre sa forme et ses explosions, « Hard Boiled » n’a rien de stérile. Certes, les péripéties sont relativement primaires (les méchants sont clairement identifiés…). Et les dialogues ne volent pas toujours très hauts. Mais le film, entre deux fusillades dantesques, prend la peine de développer ses protagonistes, incarnés avec charisme par Chow Yun-fat et Tony Leung, la crème du cinéma hong-kongais.
On a aussi de bonnes « gueules » avec le cascadeur et coordinateur Philip Kwok en homme de main inquiétant, ou Anthony Wong en chef de triade sanguin. Détail amusant, Tony Leung jouera un rôle similaire dans « Infernal Affairs », avec cette fois Anthony Wong à ses côtés !
Le film déboussolera également ceux qui sont habitués aux standards hollywoodiens de l’époque. Avec par exemple des dommages collatéraux explicites, y compris causés par nos héros, ou la part d’ombre de ceux-ci. Dès les premières minutes, l’inspecteur Tequila n’hésite ainsi pas à exécuter froidement l’un des méchants !
Enfin, comme beaucoup d’œuvres de l’époque, « Hard Boiled » évoque avec appréhension la rétrocession de Hong Kong. Montrant la crainte de voir le chaos et la violence s’emparer de la ville avec la fin de la colonie. Un petit fond politique bienvenu pour ce long-métrage qui demeure incontestablement une référence du cinéma d’action.