La rencontre de deux maîtres de l'art : soixante ans après la parution du Meisterwerk de Thomas Mann en 1912, son adaptation cinématographique devient le capolavoro de Luchino Visconti. Le comte en a fait le cœur de sa trilogie allemande où il s'inspirait déjà de l'oeuvre mannienne pour Les Damnés et qu'il clôturera majestueusement avec son biopic du plus fantasques des monarques allemands : Ludwig, le crépuscule des dieux. C'est probablement le plus personnel des films du réalisateur milanais ; il y exprime toute la minutie de son travail, son amour pour la Sérénissime, pour Mann, et sa propre homosexualité.
D'autre part, La Mort à Venise est possiblement la plus fidèle adaptation d'une oeuvre littéraire de l'histoire du cinéma. Les tenues, gestes, dialogues des personnages sont reproduits à l'identique suivant les descriptions détaillées de l'auteur allemand.
Un exemple plus concret pourrait être la scène des musiciens de rue. Leur nombre, genre, état d'esprit, leurs costumes, leurs instruments et expressions faciales respectent à la perfection l'énoncé de la nouvelle. La pose de Tadzio, dos aux chanteurs, le bras gauche posé nonchalamment sur la rambarde de la terrasse, le droit prenant appui sur sa hanche, les pieds croisés et le regard dirigé vers celui qui l'aime correspond exactement à la description de Mann. Plus fort encore : Visconti est parvenu à transposer à l'écran une «rengaine en dialecte incompréhensible et sertie d'un refrain ri [...] où il ne restait rien sinon un rire rythmiquement ordonné mais maîtrisé avec un grand naturel, auquel le talentueux soliste savait véritablement donner une vivacité plus vraie que nature» (la traduction est mienne).
Dirk Bogarde fait preuve d'un talent sans égal pour rendre compte des états d'âmes du personnage d'Aschenbach, uniquement via ses expressions et sans nécessiter de dialogue interne. La sublime splendeur de Silvana Mangano (à travers laquelle Visconti a cherché à rendre hommage à sa propre mère) se marie quant à elle admirablement avec la beauté transcendente de son «fils» Björn Andrésen.
Une divergence entre la nouvelle et le film pourrait cependant être relevée : la profession d'Aschenbach. C'est un écrivain chez Mann, Visconti en a fait un compositeur. Mais là encore la différence n'en est peut-être pas une puisque le comte avait toutes les raisons de penser que le Nobel de littérature avait lui aussi un musicien en tête. Ainsi le titre de la nouvelle renvoie-t-il directement à Richard Wagner, principale personnalité allemande morte à Venise. Venise est également le lieu de composition de Tristan et Isolde, et le nom du protagoniste, Aschenbach, fait écho au personnage d'Eschenbach dans Tannhäuser. Le lien avec le père de l'opéra allemand semble donc évident.
Pourtant, Visconti fait un rapprochement non pas avec Wagner mais avec Mahler (à travers certaines scènes, notamment celle de la mort de la fille d'Aschenbach, épisode central de la vie de l'auteur des Kindertotenlieder). Rappelons que Mann et Mahler se connaissaient et que ce dernier est mort en 1911, l'année de la rédaction de La Mort à Venise (
dont le héros meurt aussi à la fin)
. D'ailleurs Aschenbach est prénommé Gustav comme le compositeur. L'écrivain lui-même a reconnu s'être inspiré de Mahler pour le héros de sa plus célèbre nouvelle.
Le génie de Visconti transparaît encore dans le choix de la musique extradiégétique qui revient sans cesse aux moments cruciaux. C'est le sublime adagietto post-romantique de la cinquième symphonie de Gustav Mahler, dont le thème central plus dynamique s'inspire directement du leitmotiv du regard dans Tristan et Isolde (qui je le rappelle fut écrit dans la ville lagunaire), et au travers duquel l'artiste déclara sa flamme à sa future épouse : la compositrice Alma Schindler. En somme, avec ce seul air Visconti parvient à faire un lien entre Mahler, Wagner, Venise, l'amour mais aussi la décadence qui caractérise toute l'esthétique de l'Autrichien, ainsi que celle de Mann.
En résumé, le réalisateur de Morte a Venezia a su témoigner d'une connaissance parfaite de l'intégralité de l'oeuvre de Thomas Mann, du lien que la décadence y entretient avec la musique de Wagner, de la dimension post-romantique d'un monde dont la noblesse (à laquelle appartient Aschenbach) se meurt, remplacée par une bourgeoisie marchande, du tiraillement entre vie d'artiste et vie bourgeoise et du charme complexe, mais perdu et regretté de la Belle Époque.
Luchino Visconti a ici réalisé son chef-d'œuvre, un film qui, enfin, révèle toute la dimension artistique du cinéma.