"We don't trust you but we need you."
Imaginons ce que pourrait être une dérivée d'Harry Potter mélangée au Monde de Narnia avec même une pincée de Lucifer et une autre de multivers improbables, le tout à New-York, sans l'ambiance passéiste et avec de jeunes adultes, des meurtres, du mystère, du sexe, de la drogue et du rock'n'roll et, surtout, énormément d'humour. C'est en très gros résumé ce que propose la série sobrement intitulée The Magicians.
Les personnages sont forcément décalés et interprétés sur le ton, on suppose volontaire, de la caricature : l'anti-héros névrotique à la limite de l'autisme, l'amie dépressive (aussi appelée "la victime" dans le résumé de la fin de la seconde saison), la bourge coincée et talentueuse ("la martyre"), le partenaire arrogant ("le renfrogné"), la grunge délurée, l'histrion alcoolique ("le toxico") et son acolyte cynique et sexy ("la garce"). D'autres suivent au fil des saisons, tout aussi stéréotypiquement surprenants.
C'est, avec les personnages attachants, avant tout l'originalité de la narration et des dialogues qui donnent le ton général de la série, avec quelques incursions outrageusement drôles dans le domaine de la comédie musicale. L'humour précisément, de caractères, de situation, les calembours même, les fréquentes références à la pop culture et les blagues cachées (la scène des anagrammes dans le 2ème épisode de la 2ème saison est de très haute volée) est ici l'ingrédient essentiel de ce mélange entre magie et horreur. Points négatifs : les transitions à la machette. La réalisation est, elle, assez propre, sans artifice inutile ni effets spéciaux parasites, soutenue par une bande son très éclectique, de nature à étayer l'ambiance de manière parfaite.
Le scénario, dans la première saison, surfant sur quelques épisodes en one-shot, permet de garder une unité d'ensemble à la quête principale sans qu'on s'en éloigne trop. La parabole de l'enfance handicapante, oubliée, volée, voire violée par le monde adulte est assurément la morale principale de celle-ci. On regrettera dans les suivantes quelques incohérences scénaristiques, des oublis (un objet confisqué qui est toujours là par exemple, un personnage qui disparaît du récit sans explication), des répétitions invraisemblables (il n'y a qu'un seul moyen d'aller à Fillory mais en fait il y en a plusieurs) et un éparpillement des intrigues. 65 épisodes avec peu voire pas de temps de pause, ça bouge peut-être un peu trop. D'un autre côté, les rebondissements sont souvent très surprenants : rien, dans cette aventure multiforme, n'est prévisible et ça, ça fait du bien.
Ainsi, la seconde saison est plus orientée sur le rapport aux légendes anciennes et fait danser (littéralement) les divinités psychopathes autour des humains et des magiciens. Les couples se font et se défont et certains épisodes s'étirent inutilement.
La troisième est beaucoup plus mature, plus tragique aussi, éparpillée en une quête à tiroirs à la sauce mythologique (on pense à Hercule ou à Ulysse) et abordant des thématiques fortes, comme l'esclavage, le rapport à la mort bien sûr, mais aussi la politique, allant jusqu'à traiter à demi-mot de la République de Platon (la Bibliothèque). L'usage du multivers y est bien mieux développé que dans des franchises plus connues (Marvel pour ne citer que celle-là) même si on finit souvent par s'y perdre, un peu comme dans Dark. Ajoutons à cela un sens inné de la mise en abyme narrative (déjà présente à la fin de la seconde saison) et on aura le cocktail parfait pour une saison intelligente en plus d'être drôlissime et horrifique.
Démarrant de manière narrativement biscornue (pourquoi ne pas garder constamment les interprètes des personnages sous le charme de protection ?), la quatrième saison présente une parabole de système capitaliste inégalitaire, doublé d'un régime crypto-fasciste, où la magie serait concentrée dans les mains de quelques riches puissants, les plus pauvres devant se contenter d'une énergie faible, incapables de résoudre de simples problèmes d'ordre matériel. En parallèle, un nouveau monstre surgit, conséquence de la fin de la troisième saison et ses relations aux personnages sont plus que complexes. Reprenant le principe de la mise en abyme, on suit ainsi un scénario puzzle particulièrement subtil. L'humour, un des fils rouges de la narration, plonge quant à lui vers quelque chose d'encore plus absurde, à l'anglaise, avec un poil de Kamoulox.
La cinquième et dernière saison est encore plus éclatée mais beaucoup moins fluide que les précédentes, enchaînant quelques épisodes sans réel intérêt et intégrant de la prévisibilité dans les rebondissements. Le fil rouge en est la résolution de problèmes conduisant à d'autres problèmes, de manière quasi infinie, ce qui est finalement aussi un résumé de la série toute entière. Doit-on être soulagé ou frustré qu'il s'agisse là de la dernière ?
En conclusion, rarement série aura autant explosé le ton et le scénario du genre tout en restant, summum, linéaire sur certains thèmes, comme par exemple la confusion entre ce qui est bien et ce qui est mal, très très loin des poncifs étasuniens du genre. Attention : fort risque d'addiction.
"I hate this place."