On ne présente guère plus le réalisateur et scénariste Jean-Marie Poiré, un des piliers absolus de la comédie français depuis plus de quarante ans, à qui l'on doit quelques uns des plus grands succès du genre : Le Père-Noël est une ordure, Papy fait de la résistance...
Avec 13,7 millions d'entrées lors de sa sortie en 1993, Les Visiteurs seront aussi un triomphe absolu en salle, devenant l'un des incontournables de la comédie française, en plus d'être généreusement parsemé de répliques culte que l'on arrive encore à ressortir plus de 30 ans après sa sortie.
"Le film est foutu !" : Christian Clavier raconte l'échec cuisant de ce long métrage, noté 1 sur 5Dans ses mémoires, publiées chez Robert Laffont en 2024 sous le titre Rire est une fête, Jean-Marie Poiré distribue généreusement les anecdotes tout en passant au crible sa carrière. Certaines évidemment très connues; d'autres beaucoup moins. Comme celle concernant le rôle de Jean-Pierre, le père de famille dentiste, incarné à l'écran par l'acteur Christian Bujeau.
Un rôle qui a été très lourdement convoité par nul autre que... Fabrice Luchini. Ce dernier n'est à l'époque pas exactement un débutant, mais le registre dans lequel il excelle depuis ses débuts, à l'exception sans doute du film P.R.O.F.S., est situé à l'exact opposé de ce que sera Les Visiteurs.
"C'était brutal et incroyable"
"J’en étais encore en plein casting, quand il m’a téléphoné. Après des flatteries d’usage, il m’a dit : "J’ai fait quelque chose qui ne se fait pas, mais je n’ai pas pu résister. Votre script traînait sur le bureau de mon agent et pendant que je poireautais à l’attendre, je l’ai lu… C’est très drôle ! J’ai adoré le rôle du dentiste. Vous avez déjà quelqu’un en vue ?" - Pas encore ! - "C'est pour moi" lui répond Luchini.
Pour le convaincre, l'acteur invite à déjeuner Jean-Marie Poiré. "Soudain, en plein milieu d’un plat, il s’est mis à jouer une scène du film. C’était brutal et incroyable. J’ai mis dix secondes à réaliser… Il avait appris le script par coeur.
Non seulement le rôle du dentiste, mais aussi celui de tous les autres acteurs, Godefroy, Jacquouille, et même Béatrice. Il était bon dans tous les rôles, jouant Béa à la perfection, comme celui du dentiste. Il était sensationnel. Sobre et d’une grande drôlerie. C’est un acteur né. J’étais sidéré. Je lui ai dit : "C’est bon, vous êtes engagé".
"Je veux toucher la même chose"
Quelques jours plus tard, nouveau coup de fil de Fabrice Luchini, visiblement contrarié à la découverte du salaire proposé. Il exige alors d'avoir le même salaire que Jean Reno et Christian Clavier. "Les deux ensemble ou séparément ?" lui lâche Poiré. Luchini lui répond : "séparément, bien sûr", ajoutant ce petit commentaire entre parenthèses : "quand on parle fric, il perd son humour".
"Je serais enchanté que vous fassiez le rôle, mais en aucun cas vous n’avez cette valeur commerciale… Le tour de table est bouclé avec les télés et Canal +. Si je leur dis que vous êtes dans le film, je suis prêt à prendre le pari qu’ils ne me donneront pas un kopeck de plus".
Pour tenter de le convaincre d'ouvrir davantage le portefeuille, Luchini lui lance qu'il s'apprête à tourner prochainement un film avec Alain Delon, qui sera Le Retour de Casanova. "Ah ! Et vous êtes payé la même somme que lui ?" répond Poiré. "Je vais appeler votre agent et reparler fric avec lui, mais d’ores et déjà, je crois que nous n’arriverons pas à quelque chose qui puisse vous satisfaire..." Il achève ainsi le récit de son anecdote : "Il faut savoir parfois ne pas être trop rigide en affaires".