L'Histoire du cinéma est constellée d'exemples de films qui se sont fracassées devant les portes du box office, malgré les sommes parfois pharaoniques injectées par les studios. Surtout si l'on considère à titre d'exemple que, pour une oeuvre ayant coûté 100 millions $ à produire, il faut que le seuil de rentabilité soit au 2,5 fois équivalent au budget de production.
Il y a une hiérarchie dans les échecs. Pour qualifier les pires d'entre eux, les plus dévastateurs, les américains ont un terme : box office bomb. Une expression parfois employée à tort à et à travers, sans nuances. Avec un budget de production de 200 millions de dollars et des recettes plafonnées à 400 millions, un film comme The Eternals par exemple est considéré comme un lourd échec commercial. Surtout au regard d'une écurie comme Marvel. Mais il ne peut être considéré comme un échec dévastateur.
Avec un budget de production s'élevant à 115 millions de dollars pour à peine 10 petit millions de dollars de recettes sur le territoire américain (18 millions si l'on considère le box office international), L'île aux pirates est notoirement et tristement connu pour être un des plus gros box office bomb américain. Il fit perdre à sa société de production, Carolco Pictures, 97 millions $, soit, rapporté à l'inflation, plus de 195 millions de dollars actuels...
"Toute l'expérience avait été si cauchemardesque et douloureuse..."
A l'aune de ce constat, le cinéaste Terry Gilliam pourrait presque constituer un cas d'école, avec une carrière aux allures de montagnes russes. Un réalisateur souvent en porte-à-faux avec les studios, qui ont régulièrement bridé sa vision créatrice. L'exemple le plus fameux en la matière est Brazil, avec son bras de fer homérique livré contre le patron de la Universal de l'époque.
Un combat qui a jalonné sa carrière en dents de scie, et qui a laissé des traces. "Ce type s'est épuisé il y a quelques années, ou, je crois qu'il est mort. [...] il ne vit plus dans ce corps, c'est tout ce que je peux dire" avait-t-il confié, désabusé, en juillet dernier, au micro du site Deadline, parlant de lui à la 3e personne du singulier comme pour mieux souligner une époque révolue.
Ajoutant : "je vais vous dire, je ne regarde pas mes films après les avoir terminés, et cela fait peut-être deux ans maintenant, j'ai supervisé la version 4k des Aventures du Baron de Münchausen, et je ne l'avais pas regardé depuis si longtemps, parce que toute l'expérience avait été si cauchemardesque et douloureuse"...
Columbia Pictures
Extravagant, hâbleur, héroïque, mythomane, tel est le baron de Münchausen !
Le récit romancé des exploits de ce baron de Münchausen (qui a réellement existé) en a fait un des héros les plus populaires de la littérature allemande, et fut de nombreuses fois adapté au cinéma. Dont la version signée par Josef von Báky en 1944 est restée fameuse, parce qu'étant une commande du IIIe Reich tournée avec une pellicule Agfacolor.
Celle livrée par Terry Gilliam en 1988 n'a pas à rougir, loin s'en faut. L'histoire ? Elle se déroule au XVIIIe siècle. Une ville s'apprête à succomber sous les assauts des Turcs. Seul le théâtre royal est encore debout où comédiens et machinistes s'échinent à donner un spectacle potable mais invariablement hué par les spectateurs.
Ils présentent ce jour-la "Les Aventures du baron de Münchausen" quand au beau milieu d'une scène, un vieillard se lève et revendique l'identité du baron de Münchausen. Il propose alors aux habitants incrédules de chasser les Turcs. Pour ce faire, il leur demande de l'aider à retrouver ses quatre anciens compagnons d'aventures...
Columbia Pictures Corporation
Porté par une mise en scène pleine de panache, de merveilleux décors signés par Dante Ferretti, le chef décorateur fétiche de Fellini, un John Neville incarnant un formidable baron et épaulé par un casting à l'unisson, au milieu duquel émerge une toute jeune Uma Thurman, Sarah Polley, Jonathan Pryce, Oliver Reed, Robin Williams, et même l'ex compagnon de Gilliam de la période des Monthy Python, Eric Idle, le film est une petite merveille.
Côté coulisses en revanche, ce fut un enfer... D'un budget de production initial de 23,5 millions de dollars (soit l'équivalent de 64 millions de dollars aujourd'hui), Gilliam est parti dans une spirale inflationniste pour atteindre 46,63 millions $, soit plus de 126 millions $ actuels.
En 1988, un article du Los Angeles Times révélait une partie du sac de noeuds qui se jouait en coulisse autour du film...
"Ce dépassement budgétaire soudain a jeté une ombre sur le projet le plus ambitieux et potentiellement le plus spectaculaire soutenu par David Puttnam, qui a été contraint de quitter son poste de président de Columbia lorsque la société mère Coca-Cola Co. a décidé en septembre de fusionner Columbia avec Tri-Star Pictures.
Producteur de cinéma britannique, Puttnam avait mis en garde Hollywood contre les dangers des coûts excessifs lorsqu'il avait pris la tête de Columbia, quinze mois auparavant. Ironiquement, lui et ses acolytes se sont rapidement retrouvés empêtrés dans les problèmes budgétaires de Münchausen, même si son approche prudente du financement cinématographique a protégé Columbia en transférant toute responsabilité directe pour les dépassements de coûts du studio aux assureurs.
Comme Columbia a conclu un accord qui la dégage de toute responsabilité financière pour Munchausen, qui est tourné en Espagne et en Italie, le film ne peut pas devenir un fiasco de l'ampleur de La Porte du Paradis".
"Cela m'a définitivement laissé quelques séquelles..."
Voire... Entre les retards de production, les dépassements de coûts, problèmes juridiques, difficultés sur le lieu de tournage aux studios Cinecitta de Rome, et manque de promotion lors du changement de direction aux studios Columbia, le tournage fut pas loin d'être un calvaire pour l'équipe.
Et même dangereux, comme le racontait en 2007 l'actrice Sarah Polley, qui avait à l'époque neuf ans. "Cela m'a définitivement laissé quelques séquelles... C'était tellement dangereux. Il y avait tellement d'explosions si près de moi, ce qui est traumatisant pour un enfant, que ce soit dangereux ou non. Être dans l'eau glaciale pendant de longues périodes et travailler sans compter les heures. C'était physiquement épuisant et dangereux".
Columbia Pictures
Le film n'est sorti que sur 117 copies à peine aux Etats-Unis. En dépit de critiques dans l'ensemble très positives, le résultat au box office fut un fiasco absolu. Le film ne rapporta que 8 millions de dollars, soit à peine plus de 21 millions de dollars aujourd'hui si l'on ajuste à l'inflation.
Il fit perdre au studio l'équivalent de 105 millions $ actuels, faisant de cette oeuvre un des plus gros échecs jamais encaissés au box office américain. Les quatre citations récoltées aux Oscars ne changeront hélas strictement rien au désastre...
37 ans après sa sortie, Les Aventures du Baron de Münchausen est considéré à juste titre comme une des meilleures oeuvres de l'imaginaire foisonnant de Terry Gilliam, et a largement su trouver sa place dans le coeur de nombreux cinéphiles.
En 2022, ESC a livré une belle édition du film dans un combo Blu-ray / DVD, sous format mediabook. Il est aussi disponible en VOD. Vous savez ce qu'il vous reste à faire si vous n'avez jamais vu cette merveille et son imaginaire enfiévré, dont on aimerait qu'il soit sans fin.