Il y a 24 ans, Ed Harris incarnait un personnage glaçant dans le grand film de guerre de Jean-Jacques Annaud. Mais a-t-il réellement existé ?
Olivier Pallaruelo
Olivier Pallaruelo
-Journaliste cinéma / Responsable éditorial Jeux vidéo
Biberonné par la VHS et les films de genres, il délaisse volontiers la fiction pour se plonger dans le réel avec les documentaires et les sujets d'actualité. Amoureux transi du support physique, il passe aussi beaucoup de temps devant les jeux vidéo depuis sa plus tendre enfance.

Sorti en 2001, "Stalingrad" de Jean-Jacques Annaud relate le duel entre deux snipers, l'un russe, l'autre allemand, plongés dans le chaudron de l'une des plus terribles batailles de la Seconde Guerre Mondiale. Mais la propagande est passée par-là...

Après son film Sept ans au Tibet, sorti en 1997 et qui a pas mal irrité les Autorités de Pékin au point d'interdire d'entrée de territoire en Chine son réalisateur Jean-Jacques Annaud et sa tête d'affiche, Brad Pitt, pendant 17 ans, le cinéaste s'est plongé quatre ans plus tard dans un pur film de guerre. Rien de moins que la reconstitution de la terrible bataille de Stalingrad durant la Seconde Guerre Mondiale.

"Ce qui m'a particulièrement intéressé, c'est la reconstitution de cette bataille à travers le microcosme de deux hommes, deux snipers, qui s'affrontent dans cette bataille, sous l'oeil de la propagande" expliquait Annaud dans une interview pour le magazine DVDVision, en 2001.

"J'ai découvert l'histoire de Vassili Zaïtsev grâce à mon ami Alain Godard |NDR : le producteur exécutif du film], qui un jour m'a amené ce livre écrit par William Craig, Enemy at The Gates : The Battle of Stalingrad, qui raconte l'histoire de ce duel. Un duel très célèbre en Russie, beaucoup plus que je ne l'imaginais. Quand je suis allé à Moscou et à Stalingrad, au musée, j'ai vu la photo de cet homme partout sur les murs. C'est un personnage à la fois historique et de légende".

"La prise de Stalingrad est une nécessité psychologique urgente"

Dans cette lutte à mort orchestrée autour de ces deux snipers : l'acteur Jude Law, qui prête ses traits à Zaïtsev. Doué d'une stupéfiante adresse au tir, il est remarqué par le commissaire au peuple, Ivan Danilov (Joseph Fiennes), qui fait de lui le héros de sa propagande. Dans le camp ennemi, l'état-major allemand dépêche son meilleur tireur d'élite, le Major König, pour abattre celui qui est devenu le symbole de l'indomptable résistance russe.

Pour l'Allemagne nazie, Stalingrad n'est pas n'importe quelle bataille. C'est la ville qui porte le nom même du chef suprême de l'URSS. C'est la mère de toutes les batailles, ainsi que l'avait proclamé Hitler : "La prise de Stalingrad est une nécessité psychologique urgente, il faut priver le communisme de son lieu saint" avait-il dit.

Sous la casquette du Major König se glisse un sensationnel Ed Harris. Regard bleu d'aigle perçant, visage buriné, déterminé et d'une ingéniosité impitoyable, il incarne un formidable adversaire face à Vassili Zaïtsev.

Paramount Pictures

Comme l'a rappelé Annaud, si le personnage de Vassili Zaïtsev a réellement existé, la propagande russe s'est bien largement chargé de mythifier ses états de service. Loin d'être déshonorants, évidemment, mais quand même loin de ses exploits vantés... De même, le supposé Major König, et sa supposée école de tireurs d'élite, n'a jamais existé...

Un introuvable major König

Un éclairage nouveau sur cette histoire précise est apporté par la récente parution d'une nouvelle traduction des carnets du correspondant de guerre Vassili Grossman, édité chez Calman Levy en 2023. Une édition établie avec précision et recul par Anthony Beevor, grand historien et spécialiste de la Seconde Guerre mondiale, qui annote les écrits de Vassili Grossman, très célèbre correspondant de guerre pour l'Armée rouge, et témoin direct des combats de Stalingrad.

"Plusieurs grands tireurs d'élite de Stalingrad, dont Tchekhov et Zaïtsev, évoquèrent de brefs duels avec des tireurs allemands. C'est à peine surprenant vu que la priorité numéro un était justement la lutte contre ces tireurs" écrit Beevor, en introduction des écrits de Grossman. Qui rapporte alors ce fait, de la bouche même de Zaïtsev :

"Duel de Zaïtsev avec un grand sniper allemand. "Lui avait tué trois des nôtres. Il a attendu un quart d'heure, notre petit combe était vide, et il a commencé à se redresser. Et moi, j'ai vu que son fusil était par terre. Je me suis levé de toute ma hauteur. Il m'a vu et il a compris. Et j'ai tiré".

Une fin évidemment moins cinématographique que dans le film d'Annaud, à revoir ci-dessous...

L'historien Beevor reprend la plume et écrit : "Cette brève mais terrible rencontre fut probablement celle dont s'empara la propagande soviétique. On aboutit ainsi à la saga épique d'un duel prolongé entre Zaïtsev et l'introuvable major König, chef d'une "école de tireurs d'élite de Berlin" tout aussi impossible à identifier, amenée sur place pour repérer Zaïtsev et l'abattre.

On ne trouve rien à ce propos dans les sources allemandes. On peut aussi douter que les deux hommes se soient relevés. les tireurs d'élite des deux camps avaient tendance à travailler en duo, et le tireur victorieux qui se vantait d'une telle action se serait fait tuer aussitôt.

Dans ses mémoires, très certainement rédigées avec l'aide de spécialistes de la propagande, Zaïtsev raconte lui aussi l'histoire passionnante mais somme toute peu convaincante d'un duel long de plusieurs jours. On peut voir aujourd'hui au musée des Forces armées de Moscou un viseur téléscopique dont l'étiquette précise qu'il a été trouvé sur le cadavre du major allemand.

Plus révélateur encore, dans les rapports que le département politique du front de Stalingrad faisait parvenir à Moscou pendant la bataille, il n'est jamais fait mention de ce duel épique. Pourtant, le moindre détail utile à la propagande était signalé".

Qu'importe au fond que ces exploits ou ce major König et son école de tireurs d'élite relèvent de la machine à propagande conçue pour galvaniser l'héroïsme sacrificiel d'hommes jetés dans l'une des plus terribles batailles de la guerre. A l'écran, grâce au talent de Jean-Jacques Annaud, ce récit reste toujours aussi haletant.

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