Ça parle de quoi ?
Un Jour avec mon père est un récit semi-autobiographique se déroulant sur une seule journée dans la capitale nigériane, Lagos, pendant la crise électorale de 1993. Un père tente de guider ses deux jeunes fils à travers l'immense ville alors que des troubles politiques menacent.
Au nom du père
Ce film, nous l'avions repéré au moment de l'annonce de la sélection officielle du 78ème Festival de Cannes, quand il s'appelait encore My Father's Shadow. Pas tant pour son sujet et l'identité de son réalisateur, dont il s'agit du premier long métrage après quelques courts et clips musicaux (dont celui de "Bofou Safou" pour Amadou & Mariam), qu'à cause de la présence au casting de Sope Dirisu, acteur charismatique vu dans Gangs of London et dont le nom a un temps circulé parmi les rumeurs entourant le prochain interprète de James Bond (ce qui serait un grand oui).
Puis nous avons découvert le résultat en mai 2025, sur la Croisette, et assisté à un moment d'Histoire, puisqu'Un jour avec mon père est le tout premier film nigérian à participer à la sélection officielle du Festival de Cannes (dans la section Un Certain Regard), dont il est reparti avec une mention spéciale de la part du jury de la Caméra d'Or, chargé de récompenser la meilleure première oeuvre de chaque édition.
Neuf mois plus tard, c'est à Paris qui nous retrouvons Akinola Davies Jr., réalisateur de ce beau film, formellement impressionnant et aux accents autobiographiques, alors qu'il vient d'ajouter le prix remporté au LuxFilm Festival à sa liste de récompenses qui compte notamment un BAFTA de la Meilleure Première Oeuvre Britannique. L'occasion de revenir avec lui sur toute l'histoire de ce film, entamée pendant les années 90.
AlloCiné : Le cinéma français a-t-il été une influence pour vous ?
Akinola Davies Jr. : Absolument. Si vous regardez notre film, vous remarquerez que beaucoup de techniques de montage sont inspirées de la Nouvelle Vague, notamment lorsqu'il s'agit de trouver comment créer une technique qui reflète notre culture, où l'on conçoit le temps de façon non linéaire, comme un puzzle. Je pense aussi au travail de réalisatrices comme Mati Diop ou Alice Diop, qui ont su créer des drames à l'émotion très puissante qui abordent la magie et la politique comme des concepts très normatifs. Voir ces femmes créer me donne beaucoup de confiance et d'inspiration pour raconter une histoire en mettant l'accent sur le langage, la politique, l'émotion et la magie, de multiples façons.
Au-delà de ce que ça a généré chez vous, pensez-vous que leurs films ont aidé le vôtre à se faire, du point de vue des producteurs ?
Oui et non, car je pense que chaque expérience est unique. Je ne peux pas parler précisément de l’expérience du cinéma français, car je n’ai pas encore réalisé de film ici - mais peut-être qu'un jour oui. Je peux en revanche parler de l’expérience britannique, puisque nous sommes voisins, qui est à la fois similaire et différente. J'ai réalisé de nombreux clips vidéo et courts métrages, mais c'est peut-être la première fois que l'on entend parler de moi, alors que je travaille depuis près de seize ans en tant que réalisateur.
Puis, lorsque j'ai commencé à réaliser des fictions, nous avons fait un court métrage qui a remporté le Grand Prix à Sundance en 2021 [Lizard, disponible sur Mubi à partir du 10 avril, ndlr]. J'en ai ensuite réalisé un autre, diffusé à la télévision et dont je suis fier aussi même s'il a connu un succès plus mitigé. Mais je pense que cette expérience dans les clips vidéo et la mode m'a permis de prouver à mes financeurs que j'étais capable de réaliser un film. Ils ignorent alors la qualité du film, mais savent que je sais filmer, que je maîtrise les plannings et les usages du cinéma. Je sais réaliser en somme. Donc tout cela joue.
Et quand des films comme Altantique et Saint-Omer remportent des prix prestigieux [Grand Prix à Cannes et Lion d'Or à Venise, ndlr] ou que Black Panther et Moonlight rencontrent le succès qui a été le leur, ils montrent qu'il existe un public universel pour ces histoires. Le public noir bien sûr est au cœur de ces récits, mais il y a une universalité dans notre expérience que beaucoup de personnes issues de différentes communautés n'ont peut-être jamais perçue auparavant. Et si l'on permet la diffusion d'une histoire authentique, venue d'un lieu inédit, écrite et racontée par ces mêmes personnes, mais soutenue par une institution en France, au Royaume-Uni ou ailleurs, cela peut susciter un débat d'envergure.
"Il y a une universalité dans notre expérience que beaucoup de personnes issues de différentes communautés n'ont peut-être jamais perçue auparavant"
A quel moment avez-vous décidé que votre premier film parlerait de vous et de votre père ?
Pas dès le début. J’avais une idée complètement différente pour mon premier film. Deux idées différentes même : l’une se déroulait à Londres et l’autre au Nigéria, mais avec des personnages différents. Le deuxième film parlait aussi d'enfants, mais autrement. Puis j'ai réalisé Lizard, inspiré d'un événement survenu durant notre enfance. En parler, aller dans des festivals, gagner des prix... Tout ça m'a fait réaliser que si on fait un bon film, on en parlera longtemps. Donc je me suis dit que, quitte à faire un film et devoir en parler, qu'il soit bon ou non, autant faire quelque chose dont on puisse beaucoup apprendre, en tant qu'être humain, en tant qu'homme, en tant que famille et en tant que frères.
Car plus on parle d'un sujet, plus on prend en compte les points de vue des autres et plus notre compréhension des choses évolue. Donc, en 2021, j'ai demandé à mon frère de reprendre ce scénario qu'il avait écrit il y a longtemps, sur notre père et nos souvenirs de lui, et je me suis dit qu'on pourrait peut-être le développer ensemble. Et ça nous a pris environ quatre ans : deux ou trois ans d'écriture du scénario, un an pour le finaliser et trouver le financement, un an de tournage, de montage et de présentation à Cannes, avant de faire un année de festivals. Le parcours a été très long, c'est certain.
Comment le film a-t-il évolué au cours de toutes ces années ?
Il a un peu évolué : il film montrait déjà les garçons, leur père, leurs voyages à Lagos, les conversations, la plage, le parc d'attractions..., mais il n'y avait pas d'aspect politique. Cet aspect est arrivé très tard. Le contexte historique nigérian de cette journée n'était pas prévu au départ, il est apparu au cours du développement, et les images d'archive que vous avez vues sont intervenues au montage, elles ne figuraient pas dans le scénario. Il y a donc eu beaucoup de changements car le film, jusqu'à la dernière minute, évolue et s'enrichit de nouvelles dimensions.
Le Pacte
Quel a été le principal défi de ce premier film ?
Il y en a eu plusieurs. Si je n'avais pas fait de cinéma pendant une quinzaine d'années avant, le tourner à Lagos aurait été logistiquement impossible. Mais comme j'y travaille depuis près de dix ans avec mon frère, avec les communautés locales et la population, la logistique a été extrêmement complexe, mais nous en avions l'habitude, même si tourner là-bas en 16 mm est extrêmement difficile. Puis il y avait le fait que c'était le premier film des deux acteurs principaux qui sont de vrais frères. Mon premier film aussi, celui de mon frère, de notre chef opérateur, de notre chef décorateur, de notre compositeur également. Bref, une grande première pour beaucoup d'entre nous.
Il y a aussi eu le montage, mais le plus grand défi, en fait, était mon ego face au collectif : de quel côté me situer ? Privilégier mon propre intérêt, de manière égoïste, ou contribuer au bien commun ? Dans un autre monde, il aurait pu n'être qu'une affaire d'ego, un moyen de satisfaire mes complexes paternels, ou tout autre désir. Mais en réalité, quand on demande aux gens de partager leur art, de venir contribuer à ce qu'on crée, cela devient un film pour nous tous. Et je suis content d'avoir choisi le collectif.
Vous avez parlé du tournage à Lagos : j'imagine, au vu du côté personnel du projet, qu'il était vital pour vous de le tourner là-bas ?
Oui, c'est certain. Mon frère et moi parlons souvent du fait qu'on ne voit jamais le Lagos de notre enfance au cinéma : il y a des films hollywoodiens qui se tournent à Lagos, mais ce n'est pas vraiment Lagos, donc on voulait créer quelque chose qui nous soit familier, dans la ville, dans le paysage. Je voulais aussi créer quelque chose de beau, pour que ceux qui ne sont jamais allés à Lagos aient l'impression d'y être et comprennent la ville. Esthétiquement parlant, ce n'est pas le plus beau décor, ce n'est pas aussi magnifique que Paris, mais c'est unique, c'est très particulier.
Et même pour les personnages : on ne voit jamais de personnages africains sur la scène internationale auxquels on s'identifie. Donc c'était très important pour nous de créer ces personnages pour le Nigeria, pour Lagos. Une ville qui a aussi son propre caractère. Les Nigérians sont un peuple très particulier. Nous voulions simplement nous investir pleinement dans la création d'emplois pour notre communauté, nous mettre à son service.
"Je ne savais pas que nous étions en train d'écrire l'histoire, j'ignorais que c'était le premier film nigérian en sélection officielle"
Vous souvenez-vous du jour où vous avez appris votre sélection au Festival de Cannes ? Aviez-vous conscience du côté historique pour le Nigeria ?
Oui, j'étais assez nerveux. Quoique, je ne sais pas si je devrais le dire, mais vous recevez une lettre avant le jour de l'annonce. Que vous la receviez ou non, rien n'est officiel tant que l'annonce n'est pas faite, bien sûr, avant que Thierry [Frémaux] ne vous mentionne. Mais j'ai reçu cette lettre, et je me suis dit que ça pouvait aussi être une fausse, une blague. Le jour de l'annonce, j'étais au Cap avec des amis et je tentais de me déconnecter des réseaux sociaux.
Nous étions avec une amie qui avait récemment perdu un oncle, donc nous cherchions à profiter du moment présent. Mais je connaissais l'heure de la conférence, donc quand nous sommes montés dans la voiture, je me suis dit qu'il fallait que je la regarde sur mon téléphone, même avec une connexion Wi-Fi pourrie. Et ils ont annoncé mon film. Mes amis étant français ou francophones, tout le monde était excité, car Cannes est un festival majeur. Mais je ne savais pas que nous étions en train d'écrire l'histoire, j'ignorais que c'était le premier film nigérian en sélection officielle.
Le simple fait d'être sélectionné à Cannes me suffisait amplement. Et au final, il a marqué l'Histoire, et je suis très fier qu'un film comme celui-ci, qui parle à tant de gens et qui humanise une expérience que beaucoup d'entre nous n'avaient peut-être jamais vue ainsi représentée, ait pu être salué par la critique et redonner vie à notre existence.
J'ai découvert le film pendant sa projection officielle, et je me souviens que c'était un moment fort et émouvant. En avez-vous des souvenirs, ou est-ce encore flou pour vous ?
C'est très flou pour moi. J'étais nerveux tout du long parce que j'ai vu le film beaucoup de fois, mais c'était la première fois que je le voyais avec un public : je me demandais si les sous-titres étaient au bon endroit, si tout était correct dans le film, si le son était bon et pas trop faible, si la couleur convenait. Même si tu es là, paniqué, pendant tout le film, c’était un peu flou. Cannes, c’était comme un rêve fiévreux, mais un rêve vraiment magique.
Et puis est arrivée la cérémonie de clôture...
Un autre moment flou (rires) Pour être honnête, je ne savais pas qui étaient Jafar Panahi ou Kleber Mendonça Filho : j'avais vu leurs films mais je ne savais pas à quoi ils ressemblaient, et là je me retrouve assis près d'eux, avec mon ami Hasan Hadi qui remporte la Caméra d'Or avec Le Gâteau du Président. Je n'avais jamais regardé la cérémonie de clôture, donc je ne savais pas comment les choses se passaient. Avant d'arriver, on vous explique que si vous recevez une mention spéciale, vous vous levez et vous rasseyez, et que si vous gagnez la prix, vous montez sur scène et vous faites un discours.
Et j'ai paniqué car je n'avais pas préparé de discours. Finalement, c'est Le Gâteau du Président, un film magnifique, qui a remporté la Caméra d'Or, et moi je me suis levé puis rassis, et je pensais pouvoir rentrer chez moi à la fin de la cérémonie, mais on m'a demandé de rester, ce que je ne savais pas (rires) C'était une expérience folle, comme si un vrai film se déroulait sous mes yeux. D'une minute à l'autre, je me suis retrouvé derrière la scène, puis dans un ascenseur avec Jafar Panahi, Kleber Mendonça Filho, Joachim Trier, Stellan Skarsgard.. (rires) Puis on s'est retrouvés à faire des photos, c'était dingue.
JACOVIDES-MOREAU / BESTIMAGE
A quel moment avez-vous senti que quelque chose se passait avec ce film ?
Dès Cannes. Après cette première projection, car j'ai fait beaucoup de presse. Mais je me disais que tout le monde en faisait beaucoup, car c'était Cannes et que le monde entier était là, donc je pensais que tous les films bénéficiaient de la même couverture médiatique, et les talents photographiés de la même manière. Bon, c'est un film africain, le premier du Nigeria, donc on était un peu plus mis en valeur, mais après la présentation, je crois avoir vu une vidéo où Angelina Jolie parlait d'Un jour avec mon père. Puis lu un article dans lequel Nicole Kidman en parlait.
Je ne comprenais pas ce qu'il se passait (rires) Puis on m'a parlé des critiques, et je vois que "The Guardian" a mis cinq étoiles et je ne m'enflamme pas, car je me dis que quelqu'un a dû en mettre une seule à côté. Mais non : cinq étoiles, cinq étoiles, quatre étoiles, quatre étoiles... Même à ce moment-là, je ne comprenais et je me disais que d'autres films devaient avoir le même traitement. J'entendais beaucoup parler de Sirât, du Gâteau du Président, de L'Agent secret, des Echos du passé...
Même en étant au coeur de l'événement et du tourbillon, il m'a fallu un jour ou deux pour réaliser ce qu'il m'arrivait, sans pour autant imaginer qu'on gagnerait un prix. Ou alors surtout pas un prix lié à la Caméra d'Or. Quand nous n'avons rien gagné du côté d'Un Certain Regard, je pensais que c'était terminé, mais que ce n'était pas grave, et je suis parti faire de la randonnée du côté de Marseille. Et c'est en allant vers le lien qu'on m'a appelé pour me dire de revenir, or c'était le jour où il y avait une panne de courant à Cannes, donc impossible de prendre le train : nous avons donc fait le trajet Marseille - Cannes en taxi. C'était très long et cher, mais ça valait le coup. A 100%.
Depuis il y a eu les Britisth Independent Film Awards, les BAFTA ou encore le LuxFilm Festival il y a quelques jours. L'expérience est-elle différente à chaque fois ?
Oui et non : je pense que c'est une expérience différente à chaque fois, mais Cannes a été une expérience unique et, après, j'ai commencé à être beaucoup plus anxieux à propos des festivals et des remises de prix, à tel point que je n'arrivais même plus à apprécier certaines cérémonies, tellement j'étais nerveux. Mais la productrice Ama Ampadu m'a partagé une citation très importante de Toni Morrison, une incroyable écrivaine noire qui disait : "Tu fais ton travail, tu crées et ensuite tu rentres chez toi." J'ai alors compris que le plus important, c'est à qui s'adresse l'œuvre, à quelle communauté elle est destinée et comment cette communauté la reçoit.
Je ne contrôle rien d'autre : ni les prix, ni les références à mon film, rien de tout cela. Ce que je peux contrôler, ou plutôt influencer, c'est le ressenti de mes proches. Après avoir lu cette citation, je me suis senti beaucoup plus détendu et j'ai réalisé que, finalement, tous ceux qui font un film essaient de faire de leur mieux. Parfois on gagne, parfois on perd, et parfois gagner ou perdre n'a aucun sens. Pour les BAFTA, je savais donc que je voulais juste profiter de la journée, que je gagne ou je perde. Parce que quand on fait un film, on fait tellement de sacrifices, et on met tellement de son cœur et de son âme, que gagner n'a pas vraiment d'importance au final. L'essentiel, c'est d'avoir fait le film, que les gens l'aient vu.
"Le plus important, c'est à qui s'adresse l'œuvre, à quelle communauté elle est destinée et comment cette communauté la reçoit"
Est-ce que ça créé néanmoins de la pression pour votre second long métrage ?
Pas pour moi. Je sais que d'autres réalisateurs ressentent déjà beaucoup de pression, mais pas moi. Enfin, reposez-moi la question dans deux ans (rires) Mais j'écris en m'appuyant sur de nombreuses recherches et je réalise un film avec plein de gens différents, donc je suis sûr que si mes collaborateurs estiment que mon prochain film n'est pas bon, ils me le diront pour éviter de refaire la même erreur. Donc je ne ressens pas vraiment de pression, même si elle forge les diamants, et oblige à maîtriser son art, à comprendre ce que l'on fait. Même en réalisant le meilleur film possible, le cinéma et l'art sont une question de chance, de timing.
Quel est le meilleur conseil qu'on vous ait donné pendant toute cette expérience ?
C'est une super question ! Je vais choisir quelque chose de très personnel : ce n'est pas très profond, mais quand j'ai réalisé mon premier court-métrage, le meilleur conseil qu'on m'ait jamais donné, c'est qu'au cinéma, on ne bouge pas la caméra inutilement, sauf pour communiquer une émotion. J'en ai déduit que le cinéma était une question de discipline, de rigueur dans son art, de compréhension de l'importance de l'écriture et de chaque département, et de maintien de la discipline au sein de ces départements.
On peut essayer des choses, expérimenter et s'exprimer, mais il faut rester discipliné quant à l'idée et au thème de ce que l'on fait. On n'a pas le luxe de créer quelque chose juste pour l'esthétique. Si on est discipliné et concentré, tout converge vers la même idée, et non pas vers une simple quête de beauté, ou pour dépenser l'argent que vous avez dans quelque chose de clinquant. Si vous restez concentrés sur ce que vous faites, vous permettez aux gens de s'immerger dedans.
Propos recueillis par Maximilien Pierrette à Paris le 17 mars 2026
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