Cinéaste vénérable âgé de 86 ans mais largement oublié aujourd'hui, John Irvin a commencé sa carrière en Angleterre comme assistant monteur durant les années 60. Durant les années 70, il réalise des documentaires, et progresse doucement vers la mise en scène de long métrages.
Réalisateur des Chiens de guerre où Christopher Walken joue un mercenaire, mais aussi du très oubliable (et tout aussi violent) Contrat avec Arnold Schwarzenegger, on peut affirmer sans trembler que le meilleur film du cinéaste est en prime un grand film de guerre : Hamburger Hill.
Un enfer et un carnage durant dix jours
Ce film, basé sur un fait réel survenu au Viêtnam en 1969, relate l'assaut donné par la 101ème division aéroportée américaine pour prendre la colline 937, surnommée "Hamburger Hill". Là où, littéralement, les soldats se seront fait hacher durant dix jours, donnant une idée de l'ampleur du carnage...
Le scénariste James Carabatsos, ancien combattant de la 1ère division de cavalerie, souhaitait raconter l'histoire de jeunes soldats de dix-neuf ans combattant dans la jungle, un sujet qu'il jugea absent des films des années 1970 comme Voyage au bout de l'enfer ou Apocalypse Now. Il passa cinq ans à interviewer les soldats impliqués dans ce sanglant et tragique épisode de la guerre.
Il en parla à la productrice Marcia Nasatir, dont le fils avait lui-même fait la guerre, et qui décida de produire le film. De son côté, le réalisateur britannique John Irvin n'était pas non plus étranger au sujet : il avait passé trois mois au Viêtnam en 1969 comme documentariste pour la BBC, tournant un film intitulé Beautiful, Beautiful sur des photographes de guerre. Il ira jusqu'à donner aux personnages du film les noms d'hommes avec qui il avait combattu.
RKO Pictures
Irvin confiera plus tard, dans un passionnant entretien accordé à The Flashback Files, que cette expérience l'avait très profondément et durement marqué :
"Après la Seconde Guerre mondiale, on avait le sentiment d’avoir mené une guerre juste, ce qui n’était pas le cas après la guerre du Viêtnam. Après mon expérience au Viêtnam, je ne voulais plus réaliser de documentaires. Alors que j’étais avec ces marines, en train de monter dans l’hélicoptère, un journaliste de la chaîne ABC s’est précipité vers nous et m’a demandé où nous allions.
Je lui ai répondu que nous partions filmer une bataille. Il nous a demandé : "Y a-t-il des cadavres là-bas ? Il faut que je filme des cadavres". Il a dit qu’il se ferait licencier s’il ne parvenait pas à filmer des soldats morts. C’était écœurant. J’ai transposé le dégoût que j’ai ressenti à ce moment-là dans Hamburger Hill.
À mon retour du Vietnam, je suis allé à une fête organisée par le magazine Life, où l’on parlait des pertes humaines comme s’il s’agissait de scores de baseball. J’ai pété les plombs. C’est là que j’ai décidé d’arrêter de faire des documentaires, ce qui était une réaction excessive, car j’aurais évidemment pu réaliser des documentaires sur bien d’autres sujets que ce gouffre moral qu’était le Viêtnam".
RKO Pictures
"Nous aurions pu sortir en premier, si Paramount avait fait preuve d’un peu plus d’audace"
Financé de manière indépendante, grâce aux ventes à l'étranger, avec un budget modeste d'environ 6,5 millions de dollars, Hamburger Hill sort en août 1987. Il rapporte environ 13,8 millions de dollars; un résultat honorable mais largement éclipsé par le succès critique de Platoon et de Full Metal Jacket, sortis à la même période.
De quoi rendre un peu amer le réalisateur : "Une fois le film tourné, Paramount a préféré attendre de voir comment Platoon allait être accueilli, car le Viêtnam était considéré comme un sujet très impopulaire. Bien sûr, Platoon est sorti et a remporté des Oscars. Ils se sont alors dit : "On ne peut pas sortir si peu de temps après Platoon, car le public sera saturé".
Ils ont donc repoussé la sortie. À ce moment-là, Hamburger Hill était en cours de traitement dans un laboratoire à Londres. Et le coloriste du film était également celui de Stanley Kubrick. Or, Kubrick retardait la sortie de Full Metal Jacket pour la même raison. Le coloriste, qui était un ami de Kubrick, a dit à Stanley : "Tu dois sortir ton film, parce que Hamburger Hill n’est pas un mauvais film, loin de là. Regardes-le".
Il a d’ailleurs pris la copie de Hamburger Hill au milieu de la nuit et l’a projetée pour Stanley dans sa salle de projection, après quoi Kubrick a appelé Warner Bros et a déclaré : "Vous devez sortir Full Metal Jacket d’ici deux semaines". Hamburger Hill a donc été repoussé une nouvelle fois. Nous aurions pu sortir en premier, si Paramount avait fait preuve d’un peu plus d’audace".
Hamburger Hill fut malgré tout salué à sa sortie pour le réalisme de ses scènes de combats impressionnantes, comme le soulignait d'ailleurs le site des vétérans de la guerre du Viêtnam. "Tout semble très réaliste" est-il écrit dans ce billet, qui rappelle aussi que c'était le premier film où l'équipe des effets spéciaux utilisa de vraies bombes au phosphore, dont le résultat, dévastateur, est absolument terrifiant.
Rarement un film de guerre a montré avec autant de crudité l'absurdité et l'épuisement physique et moral d'une bataille sans enjeu stratégique réel, portée par un casting de débutants (dont Don Cheadle et Dylan McDermott) qui rend l'horreur d'autant plus tangible.

