Par sa durée, son intensité, son échelle planétaire, l'ampleur terrifiante de ses destructions, sa dimension génocidaire et industrielle de ses crimes de masse, la Seconde Guerre mondiale a toujours constitué un terreau fertile pour le cinéma, qui n'en finit pas de puiser abondamment dedans. On ne compte plus - et c'est heureux- la quantité de chefs-d'oeuvre de films de guerre prenant pour cadre ce conflit.
A la fin des années cinquante, le cinéma, essentiellement américain pour le coup, a produit de très grands films évoquant l'horreur et la futilité des combats, les décisions meurtrières du commandement, voire même des films pacifistes ou anti militaristes : Les Sentiers de la gloire de Stanley Kubrick (1957) bien sûr, peut-être le plus fameux de tous.
Mais aussi Amère victoire de Nicholas Ray sorti la même année. Cote 465 d'Anthony Mann, qui se déroule durant la Guerre de Corée. Ou encore en 1959 l'excellent La Gloire et la peur porté par un impeccable Gregory Peck et réalisé par le vétéran Lewis Milestone; le même qui avait signé 29 ans plus tôt son plus célèbre film, A L'ouest rien de nouveau.
Une courte liste à laquelle il faut adjoindre une oeuvre d'Allemagne de l'Ouest sortie en 1959 et réalisée par un cinéaste alors inconnu : Le Pont, de Bernhard Wicki. Un très grand film, encore trop méconnu, et rarement cité. Il mérite pourtant une sérieuse découverte.
"Il est extrêmement rare qu'un pays soit à la fois capable de livrer une guerre jusqu'à la destruction totale et prêt à le faire"
Le Pont partage d'ailleurs avec le film de guerre La Chute une toile de fond bien précise : il se déroule au moment de l'écroulement du régime Nazi dans les derniers mois et jours de la guerre. "Il est extrêmement rare qu'un pays soit à la fois capable de livrer une guerre jusqu'à la destruction totale et prêt à le faire" écrivait le fameux historien Ian Kershaw, dans son extraordinaire livre La Fin, précisément consacré à l'écroulement du IIIe Reich.
"Il est tout aussi rare que que les puissantes élites d'un pays, à commencer par les militaires, ne puissent ou ne veuillent pas déposer un chef qui les conduit manifestement à la catastrophe la plus totale. Or, de l'aveu général, c'est bien ce qui se produisit en Allemagne en 1945, et qui devint de jour en jour plus inéluctable; le pays allait être totalement emporté par une catastrophe nationale : défaite militaire écrasante, ruine matérielle, occupation ennemie et, au-delà, faillite morale".
Fono Film
L'action du Pont se déroule dans une charmante petite ville bavaroise, durant les derniers jours désespérés de la Seconde Guerre mondiale, alors que sept jeunes recrues du Volkssturm, nom donné à la milice populaire allemande levée en 1944 et devant épauler la Wehrmacht dans la défense du territoire du Reich, tentent de défendre un vieux pont en pierre contre la force écrasante d'une armée américaine en pleine avancée. Ces jeunes soldats, des adolescents en réalité, disposent de moyens très limités et n’ont aucune expérience. Ils ont été mobilisés la veille seulement, et le sergent chargé de commander cette petite escouade est mort.
La tête remplie de fantasmes de gloire sur le champ de bataille, de nationalisme encore triomphant alors que le régime vit ses dernières heures, mais aussi la peur aiguë de ne pas être taxés de lâcheté face à l'ennemi tout en étant taraudé par la peur de mourir face à un ennemi à la supériorité écrasante, les sept adolescents tentent de tenir ce pont, qui n'est au final qu'un objectif aussi dérisoire que vain, sans aucun enjeu stratégique, comme le spectateur le découvre très tôt dans le film. L'acmé de l'oeuvre tient dans les violentes vingt dernières minutes, lorsque ces adolescents affronte un tank américain.
"Nous n’étions que des gamins, les nazis nous ont utilisés comme chair à canon"
Tiré d'un roman éponyme de Gregor Dorfmeister (écrit sous le nom de Manfred Gregor) publié en 1958, Le Pont est autobiographique : mobilisé dans la Volkssturm à 16 ans au printemps 1945, l'auteur s'est retrouvé dans une situation analogue à celle du film.
Après une formation sommaire, il s’est retrouvé à défendre deux ponts dans sa ville natale de Bad Tölz et ses environs, en compagnie de six camarades de classe. Il fut le seul survivant. À l’instar des garçons du film, lui et ses camarades réussirent à mettre hors d’état de nuire un char américain, dont l’un des occupants s’éloigna en titubant, gravement blessé. "C’est à ce moment-là que je suis devenu pacifiste" raconta Dorfmeister. Abandonnant son poste, il découvrit le lendemain en revenant sur le lieu de la bataille que tous ses amis étaient morts. "Nous n’étions que des gamins. Les nazis nous ont utilisés comme chair à canon".
Fono Film
Intelligemment tourné dans l'ordre chronologique (ce qui accroit la tension), magnifiquement photographié, Le Pont est d'autant plus remarquable que c'est véritablement la première fiction de son auteur, Bernhard Wicki.
Relativement inexpérimenté, il avait réalisé un an auparavant un documentaire, Warum sind sie gegen uns? -Pourquoi sont-ils contre nous ?-. Mais il fut toutefois formé au théâtre, à Berlin avant la guerre, par le très célèbre acteur Gustaf Gründgens, qui fut l'acteur fétiche des cadres du parti Nazi, et dont la vie a fait l'objet d'un chef-d'oeuvre sorti en 1981, Méphisto d'István Szabó. Emprisonné un temps dans un camp de concentration en raison semble-t-il de ses sympathies de Gauche, Bernhard Wicki a échappé après la guerre aux soupçons de collaboration ou sympathies nazies.
Une jeunesse qui a "merveilleusement bien compris" le message anti-guerre du film
Le Pont fut le premier film ouvertement anti-guerre produit en Allemagne de L'ouest après la fin de la Seconde Guerre mondiale, et son succès fut très important. Auréolé de plusieurs prix en Allemagne, il fut même cité à l'Oscar du Meilleur film international, perdant toutefois face à Orfeu negro.
Cette précieuse vidéo d'archive est très éclairante sur la perception du film à sa sortie. Dans cette interview tournée peu après une projection en avant-première destinée aux jeunes allemands, le cinéaste relève que ces derniers ont "merveilleusement bien compris" son message anti-guerre visant à déconstruire la propagande.
Les témoignages recueillis auprès des spectateurs révèlent un profond impact émotionnel, poussant certains jeunes à envisager l'objection de conscience face au réarmement, en cette période de grandes tensions qu'est la Guerre Froide. Tandis que plusieurs soulignent le réalisme saisissant de la mise en scène, d'autres s'interrogent sur la pertinence de ces tactiques militaires à l'ère atomique.
Et si certains affirment qu'ils auraient probablement agi avec le même dévouement que les sept garçons du film s'ils s'étaient trouvés à leur place à l'époque, ils soulignent aussi la difficulté d'imaginer une telle situation en 1959, alors que les feux de la guerre ne se sont éteints que depuis 14 ans. En somme, des échanges qui illustrent une volonté collective de tirer des leçons du passé pour éviter la répétition de tragédies humaines inutiles.
Fono Film
Toujours est-il que le savoir-faire de Bernhard Wicki avec Le Pont a impressionné jusqu'à Hollywood, au point qu'il fut sollicité par la Twentieth Century Fox et le producteur Darryl F. Zanuck pour réaliser les segments allemands du film de guerre collectif Le Jour le plus long, en 1962. Sa contribution reste d'ailleurs la meilleure de toutes dans ce classique.
Bernhard Wicki n'a hélas pas vraiment eu de carrière très florissante et à succès par la suite, après avoir tourné deux films en langue anglaise, La Rancune et Morituri, respectivement sortis en 1964 et 1965. Rentré en Europe, il s'est éteint en 2000, à l'âge de 80 ans.
Le Pont reste donc son chef-d'oeuvre, qu'il est possible de voir en DVD et Blu-ray. Et pour l'heure uniquement dans ce format. Si vous ne l'avez jamais vu, vous savez ce qu'il vous reste à faire.