Quatre ans après le triomphe absolu en salle de son film L'ours, qui reste, à date, son plus grand succès au box office en France avec plus de 9,14 millions d'entrées, Jean-Jacques Annaud plongeait les spectateurs dans les méandres du Mékong en adaptant la fameuse oeuvre de Marguerite Duras : L'Amant.
Récit d'initiation torride baignant dans une moiteur tropicale, L'Amant était porté par l'acteur Tony Leung Ka Fai séduisant une toute jeune comédienne britannique de 17 ans venue du monde du mannequinat, Jane March. Visage mutin et silhouette diaphane, elle fut incontestablement LA révélation du film.
Une révélation et une brouille de dix ans avec Annaud
"Je m'étais abonné à tous les magazines possibles, de mode, de danse, de photographies du monde entier... Un jour ma femme est arrivée avec une photo [de Jane March] et m'a dit : "regarde !" commentait Annaud, dans une interview au journal télévisé d'Antenne 2 en janvier 1992.
"C'est vrai que son visage avait quelque chose de différent. Il avait de l'ambition, de la crainte, de la fragilité. Deux jours plus tard elle est arrivée à Paris, tremblante, muette, et elle m'a donné le frisson. [...] Jour après jour au cours du tournage, elle nous a tous ébloui".
A 18 ans - au moment de sa sortie sur les écrans - et en un seul film, Jane March voit sa carrière mise sur orbite. L'apprentie comédienne s'embrouille avec le cinéaste, lui reprochant de faire la promotion du film en surfant sur les fausses rumeurs qui laissaient entendre qu'elle et Tony Leung aient vraiment fait l'amour lors des scènes de sexe.
Renn Productions
Le film est toutefois un bon succès critique et public, avec plus de 3,15 millions d'entrées. Toujours est-il que la comédienne n'a plus adressé la parole à Annaud pendant dix ans, jusqu'à ce qu'il lui présente ses excuses en 2003.
Pour son malheur, le rôle l'a durablement associée à une image de sex symbol qui lui a collé à la peau, et qui a très nettement compliqué la suite de sa carrière. En 1994, elle est la tête d'affiche de Color of Night, un thriller érotique catégorie nanard avec un twist ending grotesque, qui tentait de surfer sur le succès de Basic Instinct, et dans lequel elle fait tourner la tête de Bruce Willis. Mais Richard Rush, son réalisateur, n'est pas Paul Verhoeven. L'échec du film sonnera d'ailleurs le glas de sa carrière.
"Je n'étais pas à l'aise avec la nudité du film"
Détruit par la critique, le film fera un bide colossal au box office international avec moins de 20 millions de dollars de recettes, ne couvrant que la moitié de son budget de production. Jane March aura beau jeu de se défendre par la suite de cet accident industriel : "Je n'aimais pas du tout le script, mais vraiment pas du tout. En plus, je n'étais pas à l'aise avec la nudité du film qui est tout simplement gratuite. Cependant, il y avait Bruce Willis, je ne pouvais pas refuser".
Le film lui permet quand même de rencontrer néanmoins son futur mari, le producteur (milliardaire) Carmine Zozorra, qu'elle épouse d'ailleurs avant même la fin du tournage. Elle ne tourne que très (très) peu dans la poignée d'années qui suivent : une comédie dramatique restée inédite chez nous en 1996, Never Ever, suivie deux ans plus tard du très raté Tarzan et la cité perdue dans lequel elle a pour partenaire un Casper Van Dien tout juste rescapé de Starship Troopers. C'est aussi sur ce film qu'elle rencontre son futur second mari, l'acteur Steven Waddington.
Hollywood Pictures
En 2001, Jane March divorce avec Carmine Zozorra, et reprend le chemin des castings à 28 ans, pour des rôles dans des productions improbables voire catastrophiques, à l'image de Dark Prince: La veritable histoire de Dracula ou Le Sang des Vikings en 2003. Si le thriller Il mercante di pietre, où elle a pour partenaire Harvey Keitel, peut éventuellement sortir du lot, c'est surtout pour la comédienne une période de disette artistique. En 2010, elle obtient un tout petit rôle dans Le Choc des Titans de Louis Leterrier, avant de tourner en 2013 G-War : La Guerre des Géant, adaptation de Jack et le chasseur de géant.
Sa dernière contribution au cinéma remonte à 2014 dans une oeuvre inédite chez nous et dans laquelle elle joue son propre rôle : Flim : The Movie de Raffaello Degruttola, un faux documentaire qui relate les mésaventures d'un réalisateur indien voulant percer à Hollywood. Le cinéma semble être désormais un lointain souvenir pour Jane March, âgée de 53 ans, et ne semble d'ailleurs pas spécialement désireuse d'y replonger. Au moins a-t-elle su laisser son empreinte le temps d'un film, qui aura été tout à la fois son bonheur et son malheur.