Qui est le film ?
Après Vacances en Italie, Sophie Letourneur revient à ce territoire qu’elle affectionne : les vacances comme laboratoire provisoire où les corps se relâchent et où la parole prolifère sans filtre. Mais L’Aventura n’est pas que un film de voyage ou familial, c’est aussi un dispositif destiné à comprendre comment un fragment de vie se transforme en récit, comment la matière brute du présent devient une mémoire en train de s’écrire.
Par quels moyens ?
Avant tout, Letourneur enregistre de véritables conversations familiales, puis en extrait des fragments, assemblés ensuite en dialogues que les comédiens rejouent. Dans cette traversée (du brut à la sélection, de la sélection à la réénonciation), les voix acquièrent une densité nouvelle. Ce qui, dans le réel, n’était qu’une parole jetée, devient ici matière scénarisée. Cette méthode se redouble d’une mise en abyme : Claudine, l’enfant, tient un dictaphone et archive le voyage. L’Aventura ne montre pas seulement ce qui se passe ; il montre la tentative de s’en souvenir. Le présent se double d’un futur souvenir qui s’enregistre, tandis que l’image filme cette opération. Le film nous place ainsi dans une position flottante (témoin, archiviste, intrus) et nous fait glisser d’un temps à l’autre sans prévenir. De là découle une temporalité fragmentée qui refuse le confort linéaire. Il procède par blocs, par retours, par défaillances. On a l’impression d’un album photo mélangé : on reconnaît les visages, mais pas l’ordre. La fragmentation oblige le spectateur à travailler, à combler les interstices, à devenir co-auteur de la trame.
Letourneur élève le trivial à l’épreuve esthétique. Filmer un enfant qui n’arrive pas à aller aux toilettes, filmer une commande au restaurant qui dégénère, filmer le détail d’un pyjama mouillé, c’est affirmer que tout est potentiellement signifiant. On pense à Martin Parr pour le sens du détail trivial, à Pialat pour la rugosité, à Akerman pour la patience. De ce rapprochement improbable naît une tonalité singulière, où le comique affleure au bord de l’inconfort. Ce dispositif, cependant, est risqué. À force de filmer l’ennui pour le rendre sensible, Letourneur flirte avec l’ennui réel. Une partie du public, comme moi, pourra se sentir abandonnée.
Quelle lecture en tirer ?
En observant ces fragments de vacances minuscules, dérisoires, parfois drôles, parfois embarrassants, on saisit que ce sont précisément ces détails infimes qui forment la trame d’une existence.