Qui est le film ?
Après L’Usine de rien, chronique ouvrière où la parole collective fissurait les cadres économiques et narratifs, Le Rire et le Couteau déplace la question politique vers un terrain plus risqué, celui de la présence occidentale en Afrique postcoloniale. Tourné en Guinée Bissau, pays marqué par l’histoire portugaise, le film suit Sergio, ingénieur environnemental chargé d’évaluer l’impact écologique d’un projet.
Par quels moyens ?
Dès son prologue désertique, Le Rire et le Couteau se pose la question de ce que signifie être ici quand on vient d’ailleurs. Sergio n’est pas un aventurier, encore moins un conquérant. Il est un reste, une figure anachronique. Un Occidental tardif, arrivé après la "grande histoire coloniale" mais incapable d’en être totalement dégagé. Le film raconte l'incapacité à s’installer narrativement. Rien ne fonctionne vraiment. La voiture tombe en panne. Les "rencontres" se dérobent. La chaleur envahit le corps jusqu’à le rendre grotesque. Sergio se déshabille sans cesse, comme si son corps tentait de se débarrasser de son identité sociale. L’ingénieur environnemental est un homme en trop, un corps surnuméraire dans un monde qui ne l’a pas appelé. Cette inadéquation est structurelle.
Pedro Pinho organise méthodiquement l’échec de toute fiction néocoloniale. La mission de Sergio reste floue. Évaluer l’impact écologique d’une route dont on ne comprend jamais vraiment les enjeux. Les gestes techniques s’accumulent sans jamais produire de récit clair. Le film refuse délibérément la dramaturgie du sauveur, du médiateur, du témoin éclairé. La seule scène ouvertement satirique, celle de l’humanitaire venue récolter des remerciements pour ses latrines, agit comme un repoussoir. Elle montre ce que le film aurait pu être s’il avait choisi la voie du discours, du cynisme confortable. À l’inverse, Sergio n’impose rien. Il écoute. Il doute. Il accepte d’être contredit. Cette posture pourrait sembler vertueuse mais Pinho la maintient dans une ambiguïté permanente. Car même l’écoute est une position de pouvoir. Même la bienveillance peut reconduire une domination. Le film ne sanctifie jamais la bonne volonté.
La puissance politique du film tient dans l’analogie constante entre Sergio et Pedro Pinho. Sergio est au monde ce que le cinéaste est à son film. Un étranger qui filme un territoire qu’il ne possède pas. Un regard qui sait qu’il est chargé d’histoire. Un geste qui ne peut pas être innocent. La réponse de Pinho est formelle et relationnelle. Le film devient polyphonique. Il ne se limite jamais au point de vue de Sergio. Diara et Guilherme existent en dehors de lui. Ils ont leurs scènes, leurs silences, leurs désirs. Le film accepte de se laisser déplacer par eux. Le trouble est accentué par le brouillage entre acteurs et personnages. Les prénoms identiques, les récits manifestement autobiographiques, les moments quasi documentaires produisent une sensation où le film ne parle pas à la place. Il parle avec. Ou parfois, il se tait.
Là où beaucoup de films politiques traitent le désir comme un supplément, Le Rire et le Couteau en fait le cœur battant de sa réflexion. Le désir n’est jamais neutre. Il est chargé de rapports de force, d’histoire, de classe, de couleur de peau. Pendant plus de trois heures, le film retarde l’accès à l’intimité. Les corps se frôlent, se désirent mais quelque chose résiste. Cette résistance est éthique. Lorsque la scène de sexe à trois advient enfin, elle opère un renversement. Sergio est pénétré. Littéralement. Symboliquement. Le colon devient passif. Le corps occidental cesse d’être celui qui prend, qui cadre, qui impose. Il accueille. Cette passivité n’est pas une humiliation. Elle est proposée comme une manière d’être au monde. Une manière de faire cinéma. Accueillir une parole. Accueillir un corps.
Le film oppose deux formes spatiales. La route est droite, imposée, tracée depuis l’extérieur. Elle évoque la rationalité coloniale, le découpage arbitraire des territoires, la violence infrastructurale qui prétend organiser le monde pour son bien. Elle est liée au projet de Sergio, mais aussi au cinéma classique, linéaire, progressif. Le fleuve, au contraire, est sinueux, imprévisible, lent. Il impose un autre rapport au temps et à l’espace. La dernière partie du film, en pirogue, cesse d’avancer pour simplement dériver. Ce passage signifie que le film lui-même abandonne la route. Il renonce à conclure, à démontrer, à résoudre.
Quelle lecture en tirer ?
Le Rire et le Couteau est un film exigeant, parfois déroutant, souvent inconfortable. Il propose une expérience de cinéma où le regard est constamment mis à l’épreuve, où le désir devient un lieu de réflexion, où la politique se loge dans les gestes, les silences, les corps. Le film ne dit pas comment bien faire. Il montre à quel point faire est déjà problématique.