Takahata l'a dit : dans la luciole, il voit un feu qui tombe (un seul mot en japonais). Un film sur la beauté et l'anéantissement. On ne voit jamais la guerre, on l'entend seulement. Les bombardiers restent un grondement lointain, une ombre sans visage, et le vrai danger est ailleurs, dans une porte qu'on referme, dans un haussement d'épaules de médecin. L'image sublime console tandis que le récit détruit, comme la patine d'une photo de famille oubliée au fond d'un tiroir. Lumière rasante sur les rizières, mer éclatante. La caméra se tient à hauteur d'enfant et ne va jamais chercher le gros plan sur les larmes, tandis que la musique se fait si rare que le morceau final, avec ses crépitements de vinyle, arrive comme un chagrin terrible qu'on avait retenu bien trop longtemps.
Aucun suspense non plus. Seita est mort dès la première image, et ce qui suit est une chute en enfer d'1h30, en paliers, chacun coûtant quelque chose. La maison, la mère, la tante, le riz, la mer, puis Setsuko. Insoutenable. Entre chaque perte, Takahata glisse un bonheur : la plage, la boîte de bonbons, l'abri devenu maison et les lucioles pour plafond d'étoiles. Cette fiction que les deux enfants s'inventent pour tenir ne se brise pas d'un coup. Elle s'use, chaque joie un peu plus courte et un peu plus forcée que la précédente. Une mort lente, mais certaine.
Setsuko est le cœur émotionnel du film, et ne pas être ému devant cette petite, c'est n'avoir pas de cœur du tout. Rien n'est plus désarmant qu'un enfant confronté à la cruauté ordinaire des adultes. Elle n'a pas de mots pour ce qui lui arrive. À 4 ans, il ne reste que des sensations (ça pique, j'ai faim, où est maman ?). Son corps épouse le chemin de cette ignorance. Elle court, puis marche, puis tient à peine debout, puis ne se relève plus, et sa voix baisse comme une bougie qui s'éteint peu à peu. Un matin, elle enterre une poignée de lucioles et demande pourquoi elles meurent si vite. Tout est dit dans cet instant. Rien que la beauté et l'anéantissement. On comprend, avec une tristesse infinie, que c'est son destin.
Face à Seita, en revanche, je ne sais vraiment pas quoi penser. C'est un personnage d'une profondeur sans fond. Je voudrais lui reprocher cette raideur qu'il oppose au monde, ce refus de plier ou de mendier, mais comment le pourrais-je ? Car derrière l'orgueil du fils d'officier veille un garçon de 14 ans que son âge et son époque privent du droit de se plaindre, et pour qui apprendre la mort de son père, c'est perdre l'espoir de redevenir un instant un enfant qu'on protège. Ce qu'il éprouve n'est pas la peur mais la honte, et sa fuite vers l'abri désaffecté n'a rien d'un instinct de survie. C'est un paradis choisi contre l'humiliation quotidienne, une dignité payée du prix le plus haut, puisqu'il préfère sa fierté à la vie de sa sœur sans le savoir. Et pourtant, je sens sa tendresse, qui ne sait passer que par le jeu (les pitreries, la mer, les lucioles).
C'est un film que je n'ai jamais revu. La tristesse est trop vaste pour être affrontée deux fois. Et si j'oublierai peut-être les plans et l'histoire, je n'oublierai jamais ce « nii-chan » déchirant.