Il y a dans *Triple frontière* quelque chose de très séduisant sur le papier et longtemps assez prenant à l’écran : . Chandor, qui cosigne le scénario avec Mark Boal, prend un groupe d’anciens soldats des forces spéciales, les lance sur le braquage de la fortune d’un narcotrafiquant, et enveloppe le tout dans une promesse de thriller militaire rugueux, viril et moralement trouble, porté par Ben Affleck, Oscar Isaac, Charlie Hunnam, Garrett Hedlund et Pedro Pascal. Rien que cette base donne envie, parce qu’elle annonce à la fois un film de casse, un film d’action et un film sur la fatigue des hommes qui ne savent plus quoi faire de leur compétence une fois revenus à la vie civile.
Et c’est bien là que le film fonctionne le mieux : dans sa capacité à fabriquer une tension concrète, à donner du poids aux préparatifs, aux déplacements, aux regards entre types qui se connaissent trop bien pour se parler franchement. Chandor sait filmer le professionnalisme, le relief, la sueur, l’usure, et il retrouve par moments une vraie densité physique. On sent qu’il ne veut pas seulement raconter une mission, mais la contamination progressive d’un groupe par l’appât du gain, la frustration, l’orgueil et cette vieille illusion selon laquelle des hommes très compétents seraient automatiquement des hommes lucides. Le film a alors une vraie allure, presque une noblesse sèche, et il réussit plusieurs séquences où le suspense tient autant à la logistique qu’aux armes.
Là où je décroche, c’est que *Triple frontière* promet plus de profondeur humaine qu’il n’en donne réellement. Le film veut parler de fraternité, de cupidité, de désillusion, peut-être même du vide laissé par la guerre dans des existences redevenues ordinaires, mais il reste souvent au bord de ses personnages. On comprend leurs fonctions dans le groupe plus facilement que leurs contradictions intimes. Du coup, quand le récit se durcit et que l’aventure devrait prendre une ampleur tragique, il manque ce supplément d’épaisseur qui ferait vraiment mal. Ce n’est pas un problème de casting, au contraire : Oscar Isaac impose une intensité nerveuse, Ben Affleck amène une lassitude intéressante, et l’ensemble du quintette vend très bien la camaraderie cabossée. Le problème est plutôt que l’écriture les utilise davantage comme figures que comme êtres pleinement fouillés. Cette impression d’un film solide mais frustrant revient d’ailleurs souvent dans l’accueil critique, plusieurs avis saluant l’efficacité de l’action tout en jugeant le résultat inégal et les personnages trop peu définis.
C’est pour ça que je le regarde comme un film honorable, parfois vraiment prenant, mais jamais à la hauteur de ce qu’il aurait pu être. J’y vois un vrai savoir-faire, une atmosphère de danger assez réussie, quelques idées morales intéressantes et un casting qui donne au projet une tenue certaine. Mais j’y vois aussi un film qui confond parfois gravité et profondeur, qui avance avec un sérieux presque monolithique, et qui finit par laisser une sensation curieuse : celle d’avoir vu une œuvre musclée, appliquée, souvent efficace, sans avoir été totalement emporté. Ce n’est pas le genre de thriller d’action que l’on balaie d’un revers de main, parce qu’il a de la matière, de la tension et une ambition un peu plus triste que la moyenne. Mais ce n’est pas non plus le grand film âpre et obsessionnel qu’il croyait devenir. On le suit avec intérêt, on l’admire par instants, puis on en sort avec le sentiment très net d’un potentiel seulement à moitié accompli.
Spoilers:
Il y a un très bon film enfermé dans *Triple frontière*, et c’est précisément ce qui le rend aussi frustrant. Tout, au départ, donne envie d’y croire très fort : . Chandor à la réalisation, Mark Boal au scénario avec lui, un groupe de vétérans des forces spéciales réunis pour dérober la fortune d’un baron de la drogue, et ce casting de mâles fatigués mais encore impressionnants composé de Ben Affleck, Oscar Isaac, Charlie Hunnam, Garrett Hedlund et Pedro Pascal. Le film est vendu comme l’histoire de loyautés mises à l’épreuve quand cinq anciens opérateurs se retrouvent pour voler l’argent d’un narcotrafiquant, et la promesse est excellente parce qu’elle mêle film de casse, film de guerre en civil et drame sur des hommes qui ne savent plus exister hors du danger.
La première grande qualité du film, c’est qu’il comprend très bien ce qu’il veut faire ressentir dans son premier mouvement. Toute la phase de préparation, d’approche et d’infiltration fonctionne remarquablement. Chandor sait donner du poids à un plan, à une route, à un silence, à un échange de regards entre professionnels qui ont passé leur vie à penser en termes de procédure, de timing et de couverture. Quand Pope rassemble les autres, quand chacun retrouve sa place dans la mécanique, quand l’opération s’engage, on retrouve cette sensation très particulière des bons thrillers : on n’est pas seulement devant des scènes d’action, on est devant une chaîne de décisions. Et le film devient vraiment prenant quand il découvre ce qui aurait dû être son vrai sujet : non pas l’héroïsme, mais la façon dont la compétence peut s’abîmer dès que l’argent entre dans l’équation. Les critiques ont souvent relevé cette idée de cupidité qui gangrène progressivement le groupe, et Chandor lui-même a expliqué qu’au fond il s’intéressait autant au besoin de se sentir de nouveau vivant et important qu’à l’argent lui-même.
Le meilleur exemple, c’est évidemment toute la rupture au cœur du film. L’idée que l’argent soit littéralement caché dans les murs est excellente, presque trop belle pour le film : à cet instant, *Triple frontière* passe d’un braquage calculé à une fièvre. Le “hard out” est connu, les hommes savent qu’ils doivent partir, mais Redfly veut continuer à charger, encore et encore, jusqu’à faire sauter le cadre même de la mission. C’est une très bonne bascule dramatique, parce qu’elle dit tout de ces types sans avoir besoin de longs discours : ils étaient venus en se racontant qu’ils méritaient une compensation, ils finissent par se comporter comme des joueurs incapables de quitter la table. Le problème, c’est que le film, à partir de là, cesse peu à peu d’être subtil. Il n’explore pas vraiment la contamination morale de ses personnages, il la martèle. Chaque étape du trajet de retour devient la punition très visible de leur avidité : l’hélicoptère trop chargé qui s’écrase, la violence absurde au village, les mulets, l’épuisement, la montagne, la perte progressive de toute illusion de contrôle. L’idée est forte, mais la démonstration finit par être plus insistante que bouleversante.
C’est d’ailleurs là que je trouve le film le plus décevant : il a de la gravité, mais pas toujours de la profondeur. Il veut parler de la fraternité, du traumatisme des vétérans, de la réintégration impossible, du vide laissé par une vie d’adrénaline, et même d’une certaine illusion virile selon laquelle l’efficacité au combat donne une supériorité morale. Mais les personnages restent souvent un peu trop schématiques pour que le drame fasse pleinement effet. Oscar Isaac tient le film avec une nervosité sèche très convaincante, Ben Affleck apporte une usure presque pathétique à Redfly, Charlie Hunnam a une présence étrange et fatiguée qui lui va très bien, mais j’ai souvent eu l’impression de regarder de bonnes incarnations au service d’une écriture qui ne va pas assez loin dans l’intime. Plusieurs critiques ont d’ailleurs salué l’efficacité musculaire de l’ensemble tout en pointant ce manque de chair humaine, comme si le film était plus fort pour organiser une trajectoire que pour fouiller des âmes.
La mort de Redfly résume assez bien mon rapport au film. Sur le papier, c’est un moment terrible : l’homme qui a le plus cédé à la possession immédiate de l’argent meurt non pas dans une grande scène héroïque, mais dans la conséquence presque mesquine d’une violence qu’il a lui-même contribué à déclencher après le crash. En théorie, c’est cruel, ironique, fort. En pratique, j’ai trouvé la scène plus efficace que réellement déchirante, parce que le film n’avait pas complètement gagné le droit émotionnel de cette perte. Ensuite, quand les survivants doivent abandonner l’essentiel du butin dans le ravin, traverser la ville avec le corps, puis finir par céder leurs parts à la famille de Redfly, on voit bien ce que le film veut raconter : l’argent n’aura servi à rien, sinon à révéler ce qu’ils étaient prêts à perdre pour lui. C’est une conclusion cohérente, mais que le dernier geste vient affaiblir : quand Ironhead glisse à Pope les coordonnées de l’endroit où l’argent a été jeté, le film réintroduit immédiatement la tentation qu’il prétendait avoir condamnée. C’est une fin intéressante, oui, parce qu’elle dit que le démon n’est jamais mort ; mais elle enlève aussi un peu de pureté à la leçon et donne au film un arrière-goût de “tout ça pour y revenir quand même”.
Au fond, *Triple frontière* est un film que je respecte plus que je n’aime. Je lui reconnais une vraie tenue visuelle, une belle pesanteur physique, quelques séquences de tension très réussies et un casting qui donne toujours envie de rester avec ces hommes, même quand le scénario commence à tourner en rond. Mais je ne peux pas faire semblant d’y voir le grand film sombre et désabusé qu’il aurait pu devenir. Il lui manque ce supplément de précision psychologique et cette liberté morale qui auraient transformé sa mécanique en tragédie. Ce que j’y vois, finalement, c’est un thriller adulte, solide, jamais ridicule, souvent prenant, mais aussi un film trop conscient de son sérieux, trop démonstratif dans sa morale, et moins marquant qu’il ne devrait l’être compte tenu de tout ce qu’il a entre les mains. Je l’ai regardé avec intérêt, parfois avec un vrai plaisir tendu, mais j’en suis sorti avec une impression très nette de demi-réussite : un film viril sans être vraiment puissant, ambitieux sans être totalement habité, et suffisamment bon pour qu’on regrette encore davantage qu’il ne soit pas meilleur.