En 1936, le cinéma sonore existe depuis 9 ans et le muet a quasiment disparu. Malgré tout, après de longues hésitations (il avait d’abord écrit un scénario pour le parlant), Charles Chaplin décide de conserver son art de la pantomime et de faire des Temps modernes un film muet. Enfin presque car, pour la première fois, le cinéma de Chaplin contient des éléments parlants mais ceux-ci sont méticuleusement choisis.
En effet, Charlot acquiert une voix pour la chanson se situant à la fin mais celle-ci devient un élément comique
puisque notre héros perd les paroles de celle-ci et pallie à son problème en chantant un charabia international qui lui permet une fois de plus de parler à tous les publics à travers le monde et qui rend éternelle la chanson française Je cherche après Titine
. Mais outre cette séquence hilarante (et quelques bruitages comiques comme des gargouillements), le parlant lui permet d’appuyer le discours engagé du film. Effectivement, les seuls dialogues compréhensibles proviennent de machines permettant de donner des ordres, ce qui appuie totalement sa critique de la déshumanisation de la société moderne.
Chaplin signe un véritable tract politique évoquant à la fois le travail à la chaine, les révoltes ouvrières, le chômage et, une fois de plus, la pauvreté.
Il n’est d’ailleurs pas innocent que notre vagabond bien aimé préfère un moment la prison à une liberté qui constitue essentiellement pour lui aliénation par le travail (le geste répétitif qu’il effectue toute la journée devenant une vraie maladie) et misère.
Chaplin est passionné par son sujet et cela se ressent par l’inventivité dont il fait preuve
: il est impossible d’oublier les séquences où Charlot est martyrisé par la machine à manger, est aspiré par la chaine de montage, chante la reprise de Je cherche après Titine évoquée plus haut ou est en train de patiner sans se rendre compte qu’il risque sa vie.
Cette dernière séquence montre, en outre, que, bien qu’il ne soit généralement pas vanté pour ses innovations formelles, Chaplin contrôle parfaitement la technique du 7ème Art puisqu’elle a été créée grâce à un trucage ingénieux et parfaitement maitrisé utilisant le principe du matte-painting
. De même, son sens plastique ressort avec les magnifiques plans d’usine que l’on peut trouver dans la première partie. Quant à sa maitrise du montage, elle apparait clairement avec le célèbre fondu enchainé entre les deux premiers plans du film qui provient directement des recherches du cinéma soviétique (et en particulier du travail de Sergueï Mikhaïlovitch Eisenstein).
Enfin, Chaplin signe à nouveau une splendide bande originale contenant le célébrissime morceau Smile.
Ainsi, même si le public actuel pourra être un peu heurté par la jeunesse de la femme dont Charlot tombe amoureux (il est indiqué qu’elle est mineure, ce qui rappelle les différents problèmes qu’a pu rencontrer l’acteur-réalisateur dans la vraie vie à cause de la jeunesse de certaines de ses conquêtes), Les Temps modernes reste une œuvre hilarante et touchante tout en ayant un discours politique toujours d’actualité. En résumé, un chef-d’œuvre qui n’a aucunement vieilli malgré les années et le fait qu’il soit un film muet et qui est un des meilleurs films du grand Charles Chaplin.