Ce que Martha Marcy May Marlene réussit formidablement bien, c’est à penser la fracture familiale qui séparait jadis deux sœurs comme cadre capable d’extérioriser l’emprise sectaire, extériorisation qui ne passe pas par la parole mais qui s’exprime par un décalage comportemental et physique avec la norme : se baigner toute nue, venir déranger les amants en pleine besogne pour profiter de leur amour, mettre ses pieds nus sur le plan de travail dans la cuisine. Dit autrement, le choix d’un repli de la victime auprès de sa sœur aînée, avec qui elle n’a pas eu de contact pendant plus de deux ans, et de son époux révèle le déchirement du tissu communautaire et identitaire suite au départ de la ferme : la maison de Ted, qui a tout d’un eldorado, se transforme en territoire intermédiaire entre deux réalités, deux moments de l’existence, néanmoins unis par le conflit et les tensions intestines. Tout est soumis à la loi du miroir, du lac qui renvoie aux ébats des jeunes initiés à la préparation des repas. Ce faisant, le réalisateur aborde l’espace de la maison comme une terrifiante galerie des glaces dans lesquelles viennent se réfléchir les traumatismes d’un passé qui ne passe pas et toujours sur le point de revenir ; il légitime ainsi l’entrelacs du récit cadre et du récit enchâssé, sous la forme de flashbacks qui partent à chaque fois d’un élément du décor de la maison de Ted pour retrouver le chemin de la ferme communautaire, comme par fatalité. Sean Durkin compose ainsi un vaste labyrinthe du trauma qui tire sa force de la sobriété de sa mise en scène ainsi que de l’impossibilité de communiquer par les mots, de partager la douleur encore à l’état brut, occasionnant un divorce entre Martha et les siens qui va crescendo. Le long métrage évite ainsi le pathos et la simplification d’une crise individuelle, représente l’emprise comme un mal qui ronge l’âme, tourmente sa victime à la manière d’une possession diabolique. Il bénéficie, en outre, du talent de ses acteurs, tous excellents dans leur rôle, à commencer par Elizabeth Olsen, bouleversante de justesse. Martha Marcy May Marlene est un grand film sur un sujet complexe et délicat encore trop peu investi par le cinéma, alors qu’il continue aujourd’hui encore de tirer profit de la détresse des êtres.