Il y a dans Tous les matins du monde quelque chose d’éminemment rare, presque sacré. Un film qui se tient dans le clair-obscur d’un siècle disparu, au seuil d’un art oublié, avec la retenue d’un souffle qu’on ne veut pas troubler. Alain Corneau, en adaptant le roman de Pascal Quignard, a fait le pari d’une œuvre dominée par l’introspection, le deuil et l’absolu artistique. Un pari aussi risqué qu’ambitieux, qui touche souvent juste, mais pas toujours au cœur.
La première chose que l’on retient, c’est l’austérité du geste. Cette retenue, revendiquée, structure tout le film : pas de dialogues inutiles, pas de plans spectaculaires, aucun pathos facile.
L’histoire de Sainte-Colombe et Marais, de l’élève et du maître, du monde et du retrait, est racontée comme une fugue — sobre, lente, grave.
Chaque silence est pesé, chaque regard retenu, chaque note de viole semble jaillir d’une peine profonde. Dans cette exigence formelle, le film impose une ambiance envoûtante, presque hypnotique, mais qui risque aussi d’enfermer.
Il faut reconnaître à Corneau une maîtrise visuelle époustouflante. Grâce à la photographie d’Yves Angelo, chaque plan ressemble à une toile de Lubin Baugin : nappes brunes, lueurs vacillantes, intérieurs crépusculaires où le temps semble suspendu. On ne regarde pas ce film, on le contemple. Et pourtant, à force de vouloir capter la lumière de l’âme, Tous les matins du monde glisse parfois dans l’immobilité. L’émotion, contenue à l’extrême, finit par se diluer, et certaines scènes, superbes à l’œil, peinent à toucher plus loin que la rétine.
Le jeu des acteurs épouse cette rigueur, avec des fortunes diverses. Jean-Pierre Marielle, en Sainte-Colombe, habite le silence avec une intensité sobre, tout en colère rentrée et en chagrin fossilisé.
Guillaume Depardieu, en jeune Marais, apporte une fragilité saisissante, qui rend crédible l’avidité de son personnage, son besoin de reconnaissance. Mais Gérard Depardieu, dans le rôle de Marais adulte, reste en retrait — imposant mais un peu monolithique, comme une présence qui peine à faire vibrer l’histoire qu’elle raconte.
Il faut aussi souligner que le film repose sur une tension magnifique mais parfois mal résolue : celle entre l’élévation et l’émotion, entre l’ascèse et la chair.
Le parcours de Marin Marais, partagé entre la recherche spirituelle et l’attrait du pouvoir, aurait pu donner lieu à un affrontement intérieur bouleversant. Mais ce tiraillement reste trop souvent théorique. Le spectateur observe un conflit d’idées là où il aurait pu ressentir un déchirement.
On comprend les enjeux, on les admire même, mais on ne les vit pas toujours.
Et pourtant, certaines scènes brillent avec une puissance inattendue. La leçon finale entre le vieux maître et son élève — cet instant suspendu, intime, presque sacré — atteint une simplicité bouleversante. Là, le film trouve sa justesse parfaite, débarrassée du décor, du discours, du souvenir : deux hommes, deux instruments, une transmission. Ce moment donne un sens à tout ce qui précède, et il le fait sans effets, dans une épure admirable.
La musique, bien sûr, est la colonne vertébrale du film. Grâce à Jordi Savall, la viole de gambe retrouve une voix bouleversante. Elle dit ce que les personnages taisent, elle pleure, elle implore, elle se souvient. C’est elle qui, par moments, sauve le film d’un certain enfermement : dans une scène muette, une simple phrase musicale suffit à tout renverser.
Il est évident que Tous les matins du monde est un film important. Il a ressuscité un pan oublié de l’histoire musicale, ouvert les portes du XVIIe siècle au grand public, et offert une alternative salutaire à l’agitation du cinéma contemporain. Mais c’est aussi un film qui s’adresse d’abord à l’intellect, à l’œil et à l’oreille — moins au cœur. Il impressionne, sans toujours bouleverser ; il fascine, sans totalement emporter.
En définitive, l’œuvre de Corneau est un objet rare, exigeant, magnifiquement composé, mais inégal. Elle atteint parfois des sommets d’émotion silencieuse, mais demeure ailleurs prisonnière de sa propre solennité. Un film à admirer, à écouter longuement — mais dont l’empreinte, paradoxalement, s’efface un peu trop vite.