On comprend, très vite, ce que Éternité veut être : un chant silencieux, un poème de l’intime, un tableau vivant de la filiation, de l’amour conjugal, de la maternité – de tout ce qui, à travers le siècle, sculpte la mémoire familiale. Trần Anh Hùng filme les visages comme des icônes, les gestes comme des prières, les saisons comme des éternités miniatures. Mais dans ce concert d’intentions, dans cette profusion d’images élégantes, quelque chose se perd. Quelque chose d’essentiel. L’humanité.
Le film nous propose une traversée du temps, de la fin du XIXe siècle à l’aube du XXIe, à travers la destinée d’une lignée de femmes incarnées par Audrey Tautou, Bérénice Bejo et Mélanie Laurent.
Trois actrices au talent immense, mais bridées ici par un dispositif formel qui les empêche de respirer. À force de tout styliser, Éternité ne raconte plus : il expose. Il illustre. Il enchaîne les tableaux sans tension, sans progression, sans incarnation.
La voix off omniprésente, récitative, devient rapidement l’unique véhicule du récit. C’est elle qui informe, décrit, explique. Les personnages eux-mêmes parlent peu, et quand ils le font, c’est dans une langue presque désincarnée, suspendue hors du temps. L’absence de dialogues véritables n’est pas ici un choix de silence éloquent – c’est un mutisme qui désamorce toute émotion.
Les événements passent, les enfants naissent et meurent, les maris partent à la guerre, reviennent ou disparaissent.
Et pourtant, rien ne pèse, rien ne bouleverse. On est témoin, jamais impliqué.
La beauté formelle est indéniable. Chaque plan est composé comme une peinture préraphaélite : lumières naturelles, étoffes soyeuses, jardins en fleurs, visages baignés d’une lumière dorée. Mais cette esthétique, superbe en surface, finit par s’autodigérer. Elle ne sert pas le propos, elle l’enrobe, l'étouffe. Ce qui devait être une ode devient un carrousel lent et solennel de jolis tableaux. Le drame se dilue. La répétition des naissances, des morts, des unions, finit par produire un effet d’usure, presque d’indifférence.
Il y a aussi une forme de froideur dans le regard porté sur les femmes. Bien qu’il s’agisse de leur histoire, elles demeurent étrangement passives, définies presque exclusivement par leur rôle maternel ou conjugal. Elles ne choisissent pas, elles acceptent. Elles endurent, certes, mais toujours dans le silence, dans l’effacement. Éternité rend hommage à ces femmes, mais d’une manière presque muséale, comme si elles appartenaient à une exposition permanente sur la résignation et la douceur.
Il faut saluer l’ambition du projet, le refus du naturalisme banal, le désir sincère de créer une œuvre sensorielle et littéraire. Mais cette ambition se heurte à une impasse narrative : sans incarnation, sans dialogue vivant, sans tension dramatique, le film devient un long murmure monocorde. Il s’admire, mais ne se vit pas. Il traverse le spectateur sans le traverser vraiment.
Et c’est là, sans doute, le paradoxe le plus cruel : Éternité parle de vie, de transmission, de deuils déchirants, d’amours fondatrices – mais il n’en fait rien ressentir. Il laisse une impression d’apesanteur, d’éloignement, comme si tout avait eu lieu dans une autre dimension, inaccessible. Il ne reste que des images, magnifiques, trop magnifiques. Des visages, trop calmes. Des douleurs, trop lointaines.
On sort de la salle en se demandant si ce film n’a pas été conçu comme un mausolée plus que comme une œuvre vivante. Une tentative noble, mais figée, d’attraper l’éternité – et qui, en voulant fuir le trivial, a oublié le cœur battant du réel.