À travers le portrait d’une femme Mendonça Filho donne à voir une œuvre dense, épousant les lignes de faille d’un Brésil contemporain en proie à une mutation. Loin des figures héroïques attendues, Aquarius puise sa force dans l’obstination tranquille, dans la friction des corps et des espaces, dans la durée reconquise comme acte politique.
Clara ne se contente pas de résister, elle incarne cette résistance : survivante d’un cancer, veuve, mère, amante. Son appartement, dernier îlot d’humanité dans un immeuble déserté par la pression immobilière, devient le dernier théâtre de sa résistance.
Habiter, chez Mendonça Filho, n’est jamais neutre. C’est une inscription, un engagement, un ancrage. Clara ne protège pas un simple bien immobilier : elle protège un mode de présence au monde. Elle est archive, mais une archive vivante, traversée par les affects, les souvenirs, la musique, les silences.
La guerre immobilière qui structure le récit ne constitue pas seulement un ressort dramatique : elle est le prisme à travers lequel le cinéaste ausculte les violences invisibles du Brésil néolibéral. Le promoteur ne crie pas, ne frappe pas : il propose, il achète, il manipule. Le capitalisme, ici, est une machine sourde, patiente, enveloppée de sourires polis et de promesses.
Mendonça Filho filme la ville comme un corps malade, rongé par des métastases de luxe et des cicatrices d’exclusion. Chaque rue, chaque immeuble devient un symptôme. La modernité ne se construit pas : elle remplace. Elle efface, elle nettoie, elle blanchit. Clara, dans ce contexte, devient une anomalie.
Clara désire, elle danse, elle jouit, elle souffre. Le vieillissement n’est pas ici une déchéance, mais une continuité : celle d’une vie qui persiste, s’affirme, se redéfinit. Le film ne fétichise pas ce corps, il le laisse simplement être. Et c’est peut-être là son geste le plus subversif : rappeler que le corps féminin, de tout âge, demeure un lieu de subjectivation, d’autonomie, de lutte.
La sensualité du film se prolonge dans sa mise en scène : lente, patiente, enveloppante. Les plans s’attardent, les silences durent, les objets vibrent d’une mémoire affective. C’est un cinéma de la durée, non de l’action ; de la présence, non de la démonstration.
Clara n’est pas une résistante héroïque. Elle est une femme qui reste. Une femme qui dit non. Et ce non, dans le contexte d’un monde qui exige l’adhésion rapide, devient une insurrection.