Nocturne.
Outre quelques exceptions, l’été du cinéma n’avait pas dérogé à la règle des grosses productions et de leur domination sur le marché. Laissant planer un doute quant au retour d’une qualité disparue depuis des lustres dans les scénarios et la mise en scène, la plupart des films n’ont pas surpris, au contraire, ne laissant dans leur trace qu’une vague impression de déjà-vu. Bien heureusement, dans leur continuité, des petits ovnis ont repris la main et malgré leur statut d’outsider, certains se sont immiscés dans le paysage cinématographique et ont étayé les moindres recoins d’une peinture jusqu’ici teintée de couleurs écœurantes. Parmi eux, Good Time, premier essai transformé par les frère Safdie, accompagné d’un écho intriguant suite à sa présentation dans de nombreux festivals.
Fraternité.
C’est au final ce terme des plus galvaudé qui résume sans doute le mieux l’histoire du film. Alors qu’il est sur le point de suivre une thérapie douteuse pour soigner son autisme, Nick assiste à l’irruption de son frère Connie, qui l’embarque pour réaliser un braquage. Nick était dans l’incapacité d’établir un dialogue avec son médecin, il se retrouve le plan suivant dans une banque sous un masque étouffant, et l’issue prévisible de cette attaque sans arme ni violence n’enlève rien à l’intensité de la séquence. Connie endosse dans un premier temps le rôle du protecteur attaché au bien-être de son frère, et l’amour qu’il lui porte ne fait plus aucun doute lorsqu’on l’entend lui murmurer de courtes phrases, à la fois pour le guider et le rassurer. La proximité est aussi visible lorsqu’on se rend compte que les deux hommes n’apparaissent dans le champ l’un sans l’autre. Le passage de plans longs où Connie et Nick s’aident pour fuir à des plans plus courts, quand le rythme s’accélère, et où Nick ne parvient plus à rester au niveau de son frère, symbolise cette transition scénaristique, qui amène astucieusement le conflit initial.
Alors qu’ils pourraient opérer de manière classique, Connie et Nick donnent des consignes écrites à une banquière médusée, mais qui n’est pas en reste, puisqu’elle est à l’origine de l’échec de l’entreprise, pourtant finement rodée. Ce point de départ établi et l’arrestation de Nick effectuée, les frère Safdie focalisent leur attention sur Connie et ses plans d’évasion infructueux. Le temps d’une nuit, le cadet va poursuivre cet objectif, accompagné de différentes figures, tantôt sirènes, tantôt cyclopes, de cette odyssée à l’issue incertaine jusque dans les derniers instants.
Se faire violence.
Raconter cette histoire nécessite de penser ces personnages non pas comme des pions réalisant les actions nécessaires pour résoudre une problématique simple, mais plutôt les voir comme des êtres ayant une réelle profondeur. L’histoire après tout pourrait être celle de n’importe quelle production hollywoodienne relatant comment un homme a sauvé son frère en prenant tous les risques. Pour éviter ce regard divertissant mais stéréotypé, les frères Safdie ont plus d’une corde à leur arc. En posant leur caméra sur Connie, ils réussissent à créer un pantin qu’on ne peut finalement pas ranger dans une catégorie préétablie : sauveur fou désirant se racheter ? Truand cherchant à exploiter l’infirmité de son frère ? Difficile de répondre, sûrement un peu de tout ça. Unique, Connie l’est aussi par sa capacité à résoudre chacune des épreuves qui constituent sa quête initiatique. Accompagné au rythme des synthés d’Oneothrix point never, le personnage joué par Robert Pattinson courre principalement, se trompe de frère, manipule consciemment une fillette de 16 ans et sa grand-mère, mais ne chute pas. La diversité des situations auxquelles il est confronté devient réjouissante malgré la tension qui opère à merveille. Le flash-back de l’homme qui sort de prison fait même tomber le film dans l’absurde et le grotesque, habilement, lors d’une séquence désopilante qui se confond adéquatement à la noirceur jusqu’ici dominante.
Outre le son, parfaitement traité, l’image renvoie aussi à l’atmosphère des séquences hallucinées d’Only god forgives de Nicolas Winding Refn, mais aussi aux nuits mystiques que vivaient des personnages tout aussi esseulés et perdus chez Michael Mann, Cassavetes ou Sidney Lumet. La dimension « clipesque » liée à un code couleur dont le décryptage nécessiterait plusieurs visionnages illustre la marque de fabrique des Safdie. Précurseurs d’un nouveau genre, ils viennent illuminer l’indépendantisme Américain d’un nouveau type de tension. Leur style atteint même son paroxysme le temps d’une plongée où la voiture de Connie avance lentement, illuminée par les projecteurs des lampadaires. Oscillant entre ombre et lumière dans la nuit, l’allusion à la trajectoire de ces personnages monstrueusement éblouissants est évidente. S’ils s’agitent sans finalement trop savoir pourquoi, ils ont conscience de l’échec de l’entreprise mais se battent jusqu’au bout pour l’éviter. Nick illustre ce mouvement vain, lors de la dernière séquence du film, allant d’un coin à l’autre de la salle mimant uniquement les gestes des personnes qui l’entourent, comme le veut cette société qui finit par se l’accaparer. Le voyage des marginaux touche à sa fin, et l’on espère, essoufflé, être de nouveau harponné par le style radicalement poétique de ces nouveaux visages d’un cinéma méconnu et neuf, qui portent un regard rassurant et sans équivoque sur ces anti-héros d’un genre nouveau.