Il y a une façon de parler de la guerre. C'est un sujet sérieux, surtout quand il concerne l'histoire. Et là dessus, USS Greyhound est une insulte. Une insulte pour les sous-mariniers allemands, et une insulte à la mémoire du conflit. Faire du cinéma à grand spectacle n'est pas incompatible avec l'histoire, loin s'en faut. Mais ça ne se fait pas n'importe comment. Il faut un minimum de respect pour son sujet. L'affrontement entre les sous-mariniers allemands et les alliés pendant la bataille de l'atlantique est un thème fécond, qui peut être merveilleusement traité. Ce n'est pas le cas ici. Pour plusieurs raisons :
1. Un mépris de la véracité historique au profit du spectacle. Ce n'est pas un point qui saute immédiatement aux yeux, mais ça a son importance. Le film axe toute sa proposition sur l'affrontement. Il faut donc que celui-ci soit crédible. Si on peut saluer la relative exactitude des manœuvres entreprises par les bâtiments, il n'y a, en revanche, rien à sauver sur le déroulement de l'affrontement. Tout est chirurgical, alors qu'estimer la position d'un U Boat est une tâche complexe. De même, un lâché de grenades sous-marines, ça ne fait pas systématiquement coup au but. On voit également un combat extrêmement violent : beaucoup de navires sont détruits, en peu de temps. Et la meute (Wolfpack) est très coordonnée, ce qui est une exagération. Il y a bien eu quelques convois décimés, mais c'était l'exception, pas la règle. Et la tactique des Wolfpack n'était pas une mécanique aussi infaillible.
2. Quand le spectacle devient ridicule. Un U-Boat qui fait surface, en plein jour, au milieu d'un convoi ? Cela n'existe pas. En pleine nuit, c'est arrivé. L'as des sous-mariniers allemands, Otto Kretschmer, est même connu pour avoir perfectionné cette technique. Mais en plein jour ? C'est absolument impossible. L'escorte aurait rapidement détruit le sous-marin. En ce qui concerne le sonar, il y a une grosse exagération : à la période ou se déroule le film, ce n'était pas un outil suffisamment abouti pour suivre à la trace un U-boat. Ce n'était pas un mécanisme de type traceur de film d'espionnage !
3. Une insulte aux sous-mariniers allemands. C'est le point qui m'a décidé à rédiger cette critique cinglante. L'échange radio entre le commandant de la meute et le commandant de l'USS Greyhound n'a aucun sens. Cela ne pouvait pas arriver pour une raison simple : en cas d'échange radio, le sous-marin aurait immédiatement été repéré, puis traqué. Mais, on peut toujours supposer que, en cas d'extrême urgence et avec un commandant soucieux de la vie de ses hommes, il y ait eu un contact pour les sauver, et... Ah, non, ce n'est pas du tout ce qu'il se passe dans le film. Le commandant Allemand contacte le commandant de l'escorte à plusieurs reprises pour... s'en moquer, et l'insulter ! Pourquoi ? Parce qu'il est méchant. Bref, c'est burlesque. Et si on peut comprendre l'intérêt cinématographique d'une confrontation entre les deux commandants, l'installer de façon aussi brute, et si peu subtile, c'est juste un manque de respect total pour les sous-mariniers allemands - que l'on réduit à des psychopathes des mers.
Il y aurait encore à dire. Tom Hanks balancé dans le rôle du bon père de son équipage - avec tout ce que ça comporte d'excès et de stéréotypes dégoulinant de comment l'Amérique se représente - n'est pas spécialement mauvais. Il humanise même la confrontation. Une scène est particulièrement marquante
: quand un sous-marin allemand est envoyé par le fond, tous les hommes du navire se réjouissent bruyamment. Hanks, seul, semble désolé et dépité. Une expression vraiment convainquante, pour rappeler que des hommes viennent de mourir - des hommes qu'il ne connaissaient pas. C'est ça la guerre, et ça ne donne pas de quoi se réjouir
. Mais c'est trop peu, et ça ne contrebalance pas tout le n'importe quoi ambiant.
Parler de la bataille de l'Atlantique ne peut pas se faire n'importe comment. Un grand cinéaste allemand s'y était essayé, en 1981, avec Das Boot, "Le Bateau". Une adaptation libre d'un roman de Lothar-Günther Buchheim, un correspondant de guerre qui avait séjourné à bord de l'U-96. Avec Das Boot, Wolfgang Petersen a livré un véritable chef d'œuvre : un plaidoyer contre la guerre profondément humaniste, livrant de nombreuses nuances sur l'être humain. On dit que USS Greyhound est un film à grand spectacle - cela valait-il le coup de tout sacrifier pour divertir ? Das Boot est l'exemple qui montre que non. Wolfgang Petersen a respecté la mémoire des marins allemands, et il a aussi respecté la mémoire des hommes qui ont sombré pendant la bataille de l'Atlantique - là aussi, on parle d'une scène célèbre, mais qui avait fait scandale à l'époque. Le tout, en devenant un grand film à suspens. Pour réussir, Petersen y a mis les moyen : Das Boot doit être regardé en version intégrale pour saisir véritablement ce que c'était, être sous-marinier pendant cette foutue guerre. Et on en ressort bouleversé.
Alors, pourquoi regarder USS Greyhound ? C'est la question que je me pose. Ce film est médiocre car il ne propose rien. C'est le blockbuster bête comme savent le faire les Américains. Sur le sujet, Das Boot restera toujours infiniment plus pertinent. C'est lui qu'il faut voir pour comprendre ce que c'était la Bataille de l'Atlantique.