Petit Paysan est le mugissement d'agonie des éleveurs de petites exploitations, étouffés de toutes parts par les règles sanitaires drastiques en cas de foyer infectieux (ici, la fièvre hémorragique bovine, une maladie réelle vraiment impressionnante, "parfaite pour la caméra", si l'on peut dire), par les indemnités financières qui n'arrivent jamais, par un métier qui demande le sacrifice social le plus absolu. Petit Paysan, c'est aussi le vêlage de son acteur principal, Swann Arlaud, déchirant au possible dans ce rôle du fermier qui tente tout pour sauver ses bêtes, qui nous crève le cœur à chaque nouveau palier franchi vers sa fin inextricable et tragique : ici le bestiau épuisé qu'on pousse dans le couloir de la mort froid et métallique, direction le pistolet d'abattage, c'est ce pauvre paysan. On ne compte pas les scènes glaçantes, au silence lourd comme du plomb, au regard désespéré de Swann Arlaud et à sa main rougie à l'improviste qui nous fait lâcher un juron (le César qui a suivi n'était qu'une évidence), au désabusement jamais caché sur l'inutilité de tous ses efforts, à l'ambiance qui poisse et colle à la peau du spectateur comme cette blouse de travail ensanglantée qui mêle le sang de l'animal à celui de son maître... Tout est maîtrisé, virtuose dans la tension, jamais généraliste (on n'oublie évidemment pas les chiffres affolants d'un paysan qui se suicide tous les deux jours en France, mais le film a l'élégance de terminer sur une note moins nihiliste :
le paysan n'a plus rien, probablement aucun espoir à avoir quant aux indemnisations ou nouveau cheptel, il erre simplement en attendant de savoir s'il rejoint les statistiques, ou pas
), comme s'il voulait laisser entrevoir qu'il ne tient qu'au gouvernement (qui n'a aucune considération pour ce corps de métier en souffrance) et aux consommateurs (mangez local, et "plus artisanal", pour sauver l'agriculture raisonnée, actuellement bouffée entre deux pains à burger par les gros industriels et les lois européennes ultra restrictives) de changer les choses. Petit Paysan laisse la porte de l'enclos ouverte à toute interprétation finale (optimiste ou pessimiste, il n'y a pas de bonne ou mauvaise réponse), et Swann Arlaud s'en est échappé (la révélation du film) pour nous mettre le cœur au bord des lèvres et les mains moites (l'adorable petit veau, porté en Pièta, nous a achevé), avec une facilité déconcertante. Un portrait tristement réaliste, glaçant, stupéfiant, de la condition paysanne moderne, qui nous marque au fer rouge.