Avec The Third Murder, Hirokazu Kore-eda investit le polar judiciaire avec un homme, Misumi, arrêté pour le meurtre de son ancien patron. Un avocat, Shigemori, prépare la défense. Tout semble en place pour un récit d’enquête classique mais en révélant d’emblée l’identité du coupable, Kore-eda déplace immédiatement l’enjeu vers le mobile. Ainsi, le spectateur rassuré par la transparence initiale, croit savoir. Et on finit par entrer dans le film avec un sentiment de maîtrise. Cependant c’est précisément cette maîtrise que le récit va déliter. Car en peu de temps, Misumi modifie son récit, le nuance et se contredit. Kore-eda participe même à cela avec la reconstitution visuelle qui altère même ce que nous pensions avoir vu.
Porté par l’opacité de Kōji Yakusho et la rigueur de Masaharu Fukuyama, le film transforme l’enquête en enjeu morale. L’avocat croyait défendre un homme, il découvre qu’il défend surtout une idée de justice héritée d’un père juge. Car le système judiciaire (mais aussi le spectateur), obsédé par la qualification du mobile, exige un récit cohérent. Or Misumi échappe à cette fixité. Chaque version semble répondre aux attentes de l’institution ou la protection d'un autre. Le procès apparaît comme une machine narrative qui simplifie pour pouvoir condamner. Cette obligation de clarté écrase l’ambiguïté humaine.
La répétition structure la seconde partie du film. Les mêmes faits reviennent, légèrement modifiés. Ce procédé donne l'impression d’une légère insistance mais il participe d’un dispositif précis : montrer que la vérité judiciaire ne se découvre pas, elle se construit par itérations successives. Chaque répétition est une tentative de stabilisation mais toutes échouent.
Le cœur plastique du film se situe dans les scènes de parloir entre Shigemori et Misumi. Une vitre les sépare, matérialisant la distance juridique mais aussi l’impossibilité d’un accès direct à l’autre. Dans le plan final, les visages de l’avocat et de l’accusé se superposent dans le reflet. Défenseur et accusé ne sont plus nettement distincts. Le doute circule entre eux. La vérité ne réside ni d’un côté ni de l’autre.
Le titre lui-même est une énigme. Premier meurtre, celui que nous voyons. Deuxième meurtre, commis par Misumi des années auparavant. Et le troisième ? Peut-être celui de la vérité, sacrifiée sur l’autel de la cohérence juridique. Peut-être aussi celui de la singularité d’un homme, réduit à un dossier, à une qualification pénale. Quoi qu'il en soit, comme souvent chez le cinéaste, les institutions (famille, justice) apparaissent à la fois nécessaires et insuffisantes.